Pourquoi rouler toujours plus vite?

Par Martin Sylvestre
Pourquoi rouler toujours plus vite?
Didier Pironi à bord de son fameux Colibri.

Ma copine était à l’aise à 120 kilomètres à l’heure sur l’autoroute. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se sentait bien. Moins vite que ça, elle avait des démangeaisons. Plus vite que ça, elle ne détestait pas. Les pointes à 130 et plus étaient fréquentes. Elle a appris à conduire de son père qui aimait rouler vite.

Comme les amendes devenaient de plus en plus sévères, ma copine a réussi à diminuer sa vitesse. Mais le compromis lui demande un effort constant. Rouler à 100 kilomètres, ce n’est pas naturel chez elle. Heureusement que je suis un pépère sur la route! Ça l’aide à garder le pied levé.

Le monde se divise en deux. Ceux et celles qui roulent à 100 kilomètres en sifflant, les autres qui roulent à la même vitesse mais en gueulant. Ou si vous préférez ceux et celles qui roulent à 150 kilomètres et plus avec la peur comme seule émotion, les autres qui roulent à la même vitesse mais avec un mélange de peur et d’excitation.

Je me suis longtemps demandé pourquoi certains ont besoin de rouler toujours plus vite. Et de rouler vite toujours. À tel point que les plus têtus et passionnés d’entre eux ont adopté le métier de coureur automobile. Ils risquent leur peau à longueur d’année.

D’accord, les bolides de course sont plus sûrs aujourd’hui. Les accidents tragiques ont quasiment disparu du décor.

Reste quand même que tous ces pilotes ont la peur collée aux fesses avant, pendant et parfois après la course. En même temps, ils jubilent comme des enfants.

Courir pour mieux vivre

Je reviens à ma question : pourquoi certains ont besoin de rouler toujours plus vite? Et de rouler vite toujours? Au risque de mettre leur vie en jeu? Deux types m’ont à moitié répondu. Un jour à la télé, un journaliste a demandé à Didier Pironi: «Voulez-vous vraiment mourir? C’est ça que vous voulez? » Le pilote de Formule Un était sur son lit d’hôpital, bandé de partout et les deux jambes fracturées. Il venait d’échapper miraculeusement à la mort. Le titre de champion du monde de l’année 1982 à sa portée, il roulait comme un malade sur la piste aux essais du Grand Prix d’Allemagne lorsque sa Ferrari heurta la voiture d’Alain Prost devant lui, effectua un vol plané spectaculaire et atterrit à la verticale. Les jambes de Pironi étaient si mal en point que les médecins songeaient à l’amputer sur le champ. Toujours conscient, Pironi s’y était farouchement opposé. Ce n’était pas son premier accident à Pironi. Pourtant, il répondit au journaliste quelque chose comme: « Non, je ne veux pas mourir. C’est parce que j’aime trop la vie que je fais de la course automobile. » Méchant paradoxe! Pensez-y un peu : c’est pour mieux jouir de la vie que le gars frôlait la mort. Plus il roulait vite, et dangereusement, plus il goûtait à la vie. Les jambes trop amochées, Pironi n’a jamais pu courir à nouveau. Mais le démon de la vitesse le tenant toujours par les couilles, il s’est lancé dans la course de hors bord. Deux semaines après avoir gagné sa première course, Pironi le casse-cou se tue au volant de son bateau dans un accident spectaculaire au large de l’Angleterre. Il tue avec lui tout son équipage et un journaliste. Ça, c’est plutôt moche.

La liberté

L’autre moitié de réponse est d’Enzo Ferrari, l’un des dieux de la construction automobile, l’homme qui a donné la chance à Gilles Villeneuve de devenir une légende en Formule 1. Enzo Ferrari a dit un jour: « J’ai consacré ma vie entière à l’automobile, ce triomphe de la liberté pour l’homme. » Si on répète ses mots dans notre tête : « Ce triomphe de la liberté pour l’homme », on dirait que le déclic finit par se faire. Je veux dire, on commence à comprendre ce qui pousse certains à rouler de plus en plus vite. Et rouler vite toujours! Plus on roule vite, plus on s’arrache à la loi de la gravité, plus on devient léger. Au même titre qu’un sprinter, je suppose.

Divine compétition

Aux réponses de Pironi et de Ferrari s’ajoute peut-être le besoin de se nourrir de la compétition qu’un rival, toujours le même, vous livre avec une régularité monstrueuse. Au point que lorsque ce rival se retire de la course, vous perdez toute motivation. Les fans de la Formule 1 connaissent bien la guerre légendaire que se sont livrée Ayrton Senna le fougueux et Alain Prost le mathématicien. Le duel s’est étendu sur plusieurs années. Les deux hommes gagnaient à tour de rôle courses et championnats des pilotes. Lorsque Prost prit une année sabbatique, Senna perdit de sa combativité. Il téléphonait même à son vieux rival pour le convaincre de revenir courir contre lui. Senna ne voulait pas courir contre Nigel Mansell ou Michaël Schumaher un p’tit nouveau. Il voulait Prost!

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