(OPINION) Les beaux-arts du réseau

Tribune libre
(OPINION) Les beaux-arts du réseau

Le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec reçoit de la grande visite aujourd’hui. Le ministre délégué à la santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, nous gratifiera de sa présence.

En 2019, il avait annoncé en grande pompe qu’il brosserait un beau tableau intitulé « Agir Tôt », s’inspirant du programme CIRENE auquel il a collaboré en tant que neuropédiatre alors qu’il travaillait à l’hôpital Ste-Justine. Il souhaitait l’étendre à l’ensemble du Québec. Le croquis présenté est ravissant : dépister de façon précoce les troubles de développement des tout-petits et leur offrir rapidement les services nécessaires à leur bon développement.

Monsieur le Ministre viendra admirer l’œuvre peinte à coups de chiffres et de statistiques par les gestionnaires du CIUSSS MCQ. Il s’attend à La Jeune Fille à la perle de Vermeer. Il sera déçu lorsqu’il se retrouvera devant une pâle copie de La suppliante de Picasso.

Croyez-moi, tous les gestionnaires, du PDG aux cadres intermédiaires, travaillent d’arrache-pied pour faire des miracles chaque jour dans notre région. Mais quand on vous donne une roche pour pinceau, de la boue en guise de peinture et le vide comme canevas, difficile de reproduire la Joconde.

Nos établissements régionaux déploient depuis des décennies des efforts surhumains pour améliorer la situation. On a remanié les offres de services, créé des groupes de dépistage, tracé et retracé des trajectoires, implanté le programme LEAN healthcare… On est allé jusqu’à former des ceintures vertes du LEAN pour faire des kaizen (pardon pour le japonais, ce n’est pas ma langue maternelle). Avec le financement d’Agir Tôt, le CIUSSS a effectivement pu accueillir du nouveau personnel professionnel dans ses rangs, une dose d’oxygène bienvenue dans un système en asphyxie. Toutefois, les grandes lignes de ce programme sont tracées à l’encre indélébile et cadrent mal avec nos réalités régionales. Résultats, les demandes continuent d’augmenter et les listes d’attentes d’allonger.

Prenons l’exemple des services publics en orthophonie dans notre région : pour une première évaluation orthophonique d’un enfant d’âge préscolaire, il faudra attendre de 14 à 18 mois. Il faudra ajouter 23 mois supplémentaires sur une deuxième liste d’attente, si par malheur cet enfant a par la suite besoin de services spécialisés dans ce domaine. Un enfant de moins de 5 ans aura à ce moment passé plus de la moitié de sa vie sur une liste d’attente. Belle façon d’enseigner la patience à nos futurs citoyennes et citoyens dès leur plus jeune âge.

Monsieur le Ministre osera peut-être dire qu’un premier service est offert plus tôt aux jeunes enfants sur les listes d’attentes. Tout sourire, il annoncera avoir augmenté les ressources pour diminuer l’attente. Une sorte de barbouillage qui a l’avantage de camoufler les statistiques sans permettre aux enfants de recevoir le service adapté à leur besoin.

Pour réaliser des tableaux de maître, il faut davantage que de la bonne volonté : des ressources sont nécessaires. Docteur Carmant, soyons franc. Pour faire face à la crise perpétuelle du manque de services en orthophonie que nous subissons depuis trop longtemps, la solution est simple : doublez le nombre de postes d’orthophoniste afin de donner un coup de barre sans précédent dans les listes d’attente indécentes. Ainsi, nous pourrons admirer avec fierté votre œuvre digne d’un grand musée, répondant à vos aspirations politiques, et enfin pouvoir réellement « Agir Tôt ».

 

Jean-Christophe Côté-Benoît

Représentant national APTS / Mauricie et Centre-du-Québec

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