Tuerie en N.-É.: l’officier de la GRC responsable le samedi soir témoigne à huis clos

Michael MacDonald et Michael Tutton, La Presse Canadienne
Tuerie en N.-É.: l’officier de la GRC responsable le samedi soir témoigne à huis clos

HALIFAX — L’officier de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) qui était responsable des opérations aux premières heures de la tuerie de 2020 en Nouvelle-Écosse a témoigné lundi devant la commission d’enquête publique. Mais le public ne pourra pas entendre ce qu’il a à dire – pas maintenant, du moins. 

Pour des raisons non précisées par la commission, le sergent d’état-major Brian Rehill a été autorisé à témoigner de façon virtuelle, et son témoignage sera enregistré puis rendu public à une date ultérieure. De plus, M. Rehill n’aura pas à subir le contre-interrogatoire des avocats qui représentent les proches des 22 personnes tuées les 18 et 19 avril 2020.

Cette décision avait incité la plupart des familles à boycotter les travaux de la commission la semaine dernière, et certaines ont même manifesté devant la salle d’audience à Truro.

Certains croient que l’impact de cet accommodement accordé au policier sera sans précédent pour une enquête publique de cette envergure. Ed Ratushny, professeur émérite à l’Université d’Ottawa et auteur en 2009 d’un essai sur «la conduite des enquêtes publiques», croit que la commission devrait adhérer au principe juridique de «l’équité», qui stipule que les tribunaux administratifs doivent permettre aux participants de «tester les preuves (…) par des interrogatoires vigoureux».

Un deuxième officier de la GRC, le sergent Andy O’Brien, a obtenu de la commission les mêmes accommodements que M. Rehill. Il devrait témoigner lui aussi à huis clos, mardi.

Les avocats participants, y compris ceux qui représentent les familles des victimes, ont été invités à soumettre des questions à poser à MM. Rehill et O’Brien, mais il appartiendra à la commission de décider lesquelles seront effectivement posées aux témoins. Une fois la première série de questions terminée, on demandera aux avocats participants s’ils ont d’autres questions.

La commission a expliqué sa décision vendredi dernier dans un communiqué. «Compte tenu des informations sur la santé (qui nous ont été) données, permettre aux témoins de fournir des preuves de cette manière réduira le stress et les contraintes de temps qui découlent de la déposition orale dans le cadre d’une procédure en direct, ont indiqué les commissaires. Ce format facilitera le témoignage et fournira donc des preuves claires.»

La commission a expliqué que les motifs de ces arrangements spéciaux doivent rester confidentiels, car sa décision est basée sur des renseignements personnels privés, tels que des besoins de santé physique ou psychologique.

Dans un entretien antérieur avec des avocats de la commission, M. Rehill a confirmé qu’il avait été en arrêt de travail pendant 16 mois après la tragédie, et qu’il avait eu du mal à répondre aux questions sur les décisions qu’il avait prises.

«Faire face à des questions difficiles»

Pour certains proches des victimes, la commission n’aurait jamais dû offrir aux deux policiers une dispense de contre-interrogatoire. «Si les officiers qui étaient en charge (…) ne peuvent pas se présenter à la barre et défendre les décisions qu’ils ont prises, alors il y a quelque chose qui ne va pas dans tout ce processus», déclarait jeudi dernier  Charlene Bagley, lors de la manifestation de Truro. Son père, Tom, a été abattu par le tireur tôt le dimanche matin du 19 avril 2020, alors qu’il se promenait à West Wentworth.

«C’est facile de s’asseoir là et de raconter l’histoire qu’on vous a dit de raconter, a-t-elle dit. Il est beaucoup plus difficile de faire face à des questions difficiles. La vérité fait mal, mais nous en avons besoin.»

L’avocat néo-écossais Adam Rodgers, qui a analysé les progrès de l’enquête sur son blogue, admet que ce genre de colère est justifié. «Les participants ont été marginalisés tout au long de la (…) procédure, et l’impossibilité de contre-interroger efficacement les témoins est au cœur de cette marginalisation», a estimé Me Rodgers dans un courriel. 

Le 19 mai, la GRC de la Nouvelle-Écosse a publié une déclaration indiquant que l’enquête enfreindrait ses propres règles si des policiers qui ont subi un traumatisme étaient appelés à témoigner sans aucune forme d’accommodement. Le mandat de la commission l’oblige à être «respectueuse des traumatismes subis» par les «personnes les plus directement touchées».

L’avocat torontois John Mather, qui a déjà été procureur au sein de commissions d’enquête, estime que les commissaires dans ce cas-ci ont été confrontés à un défi, car ils ne peuvent pas révéler pour quels motifs les officiers Rehill et O’Brien ont obtenu un statut spécial. Mais selon lui, l’impact des aménagements spéciaux ne sera pas connu avant que la commission ne soumette son rapport final, le 1er novembre.

Le soir du 18 avril 2020, le sergent d’état-major Rehill était le «gestionnaire des risques» au centre de communications opérationnelles de la GRC à Truro. Lorsque le centre a reçu des appels au 911 confirmant qu’un tireur actif était en liberté à Portapique, il a immédiatement pris le commandement des opérations.

Le sergent O’Brien n’était pas en service ce soir-là et il avait consommé quatre à cinq verres de rhum à la maison, mais il a récupéré sa radio portable du détachement — avec l’aide de sa femme — et il s’est joint au commandement.

L’enquête a appris qu’il y a eu confusion sur le véritable responsable ce soir-là. La commissaire Leanne Fitch, ancienne cheffe de police de Fredericton, a déclaré que les témoignages avaient révélé un problème considérable de communications.

Le policier qui a mené la première réponse à la fusillade de masse en Nouvelle-Écosse a témoigné lundi que ses plans pour bloquer l’évasion du tueur avaient été déstabilisés par le «malentendu» d’un employé et une foule de tâches concurrentes.

C’est l’une des erreurs que le sergent d’état-major Brian Rehill a déclaré avoir commises les 18 et 19 avril 2020, alors qu’il était confronté à un «tsunami» d’informations pendant qu’une tuerie se déroulait dans le village de Portapique.

L’enquête publique a appris que juste après 22h44, le 18 avril, M. Rehill a dit à l’agent Chris Grund de se stationner à Hillview Lane, une petite route à la sortie de l’autoroute à quatre kilomètres à l’est de la communauté.

Pendant ce temps, vers 22 h 45, le tueur s’enfuyait dans une réplique de voiture de la GRC par des routes secondaires après avoir assassiné 13 de ses 22 victimes.

D’après le témoignage de M. Rehill, il n’était pas clair combien de temps l’agent Grund aurait mis pour se rendre au point de contrôle et s’il serait arrivé à temps pour bloquer le tireur. L’officier est passé directement devant sa position assignée jusqu’à l’intersection de la route principale avec l’autoroute, qui se trouvait à l’ouest de la sortie du chemin de terre que le tueur a utilisée.

«Il y a probablement eu un malentendu», a déclaré M. Rehill sous l’interrogatoire de l’avocat de la commission Roger Burrill.

«Je suppose que dans l’agitation du moment (…) peut-être que cela n’a pas été suffisamment clarifié, et il a dépassé cet (endroit) je crois. Je dois assumer cela (…) j’aurais pu faire un suivi», a-t-il admis. 

«Nous sommes des êtres humains»

M. Rehill a été direct et pragmatique en répondant aux questions de M. Burrill pendant environ quatre heures avant de répondre rapidement aux questions soumises par d’autres avocats. Il a complété son témoignage par une déclaration présentant ses condoléances aux familles des victimes.

«Cela doit être si terriblement difficile pour eux tous. C’est une circonstance très triste (et) très tragique, a-t-il déclaré. Mais je veux que les gens gardent à l’esprit (…) que nous sommes des êtres humains. Nous mettons un uniforme lorsque nous allons travailler. Nous mettons nos vies en danger tout le temps.»

L’officier supérieur a déclaré qu’il souffrait toujours de cauchemars, d’un mauvais sommeil et de rappels constants de ce qui s’était passé en avril 2020.

Il a dit que tout le monde avait fait de son mieux, mais que lorsque l’on décortique l’affaire, «nous aurions pu faire mieux. Nous ne le nions pas. Il y a des moyens de nous améliorer (…) Nous sommes aussi des gens. Tout le monde est traumatisé.»

Dans le témoignage de lundi matin, M. Rehill a répondu qu’il ne pensait pas qu’il aurait considéré la position de l’agent Grund avec inquiétude, car les cartes qu’il regardait l’ont amené à croire qu’il n’y avait pas d’autre moyen de sortir de Portapique. Il a également noté que si l’officier s’était trouvé à l’endroit désigné, il y avait une chance qu’il ait été «exécuté» par le tireur.

Me Burrill a diffusé une brève transmission radio du 18 avril à 22h48 de l’agente Vicki Colford disant qu’il y avait «une sorte de route» que le tueur aurait pu emprunter pour s’échapper autre que la route sur laquelle elle était stationnée. M. Rehill a déclaré à la commission qu’il ne se souvenait pas avoir entendu cette information, car il était occupé par d’autres tâches.

Il a fait remarquer que sa prise de décision en général était affectée par l’énorme flux d’informations. «C’était beaucoup pour moi et c’était frustrant», a-t-il admis. 

Cependant, les avocats des familles des victimes ont noté qu’il y avait aussi des failles dans la capacité de la GRC à utiliser ses propres ressources et technologies.

Une étude publiée la semaine dernière a déclaré que les cartes aériennes – connues sous le nom de Pictométrie – auraient donné à M. Rehill une vue plus claire de la voie d’évacuation du tueur le long d’un champ de bleuets. 

Brian Rehill estime que des modèles pour la gestion précoce des fusillades actives devraient être développés, avec davantage de gestionnaires de risques se répartissant le travail.

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