Le Québec pourrait gérer tout son plexiglas post-pandémie s’il réussit à le récupérer

Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne
Le Québec pourrait gérer tout son plexiglas post-pandémie s’il réussit à le récupérer

MONTRÉAL — Le Québec serait en mesure de recycler ou réutiliser la totalité des dizaines de milliers de tonnes de plexiglas sur son territoire et la crainte d’une septième vague pandémique pourrait lui donner le temps requis pour solutionner le plus important obstacle à la réalisation d’un tel objectif, soit de le récupérer. 

Les industries, commerces et institutions (ICI) qui ont procédé à l’installation de panneaux protecteurs ne veulent effectivement pas s’en départir en raison de l’investissement que représenterait une réinstallation, alors que la pandémie montre des signes de recrudescence.

«Ce qu’on me dit du côté des Chambres de commerce, c’est qu’on craint encore peut-être une septième, sinon une huitième vague. Donc il y a encore beaucoup de commerces et d’établissements qui hésitent à se départir de tout ce qu’ils ont pu mettre en place. Dans certains cas, certaines entreprises, ce sont de grosses installations qui ont été mises en place et quand même des structures assez élaborées, donc plusieurs hésitent encore à s’en départir ne sachant pas quelle sera la suite au niveau de la pandémie», affirmait le ministre de l’Environnement, Benoît Charrette, lors d’un entretien avec La Presse Canadienne à la mi-mai, soit à un moment où les cas, les hospitalisations et les décès liés à la COVID-19 étaient encore en baisse. 

Solange Morneau, directrice générale de Co-éco (Collectivités écologiques Bas-Saint-Laurent), un organisme qui coordonne les efforts de récupération, de réutilisation et de recyclage dans le Bas-Saint-Laurent, abonde dans le même sens. «Pour les ICI du Bas-Saint-Laurent, il n’est pas question de se départir pour l’instant du plexiglas. Ça leur a coûté une fortune et il est clair que, pour eux, encore aujourd’hui, il y a un risque de se départir de cette matière.»

Fabriquer des serres

Mais Co-éco sera prêt à accueillir les plexiglas dans ses écocentres et écochantiers régionaux lorsque l’on commencera à s’en départir. Personne n’a de données sur le tonnage de plexiglas dans la région – tonnage qui est inconnu dans l’ensemble du Québec – mais Solange Morneau sait qu’il est important. Malgré tout, elle est confiante de pouvoir tout recevoir et n’a aucune inquiétude quant à sa réutilisation.

«Même avant la pandémie, on recevait le plexiglas dans les écochantiers et les écocentres et ça partait la journée même, cinq minutes après son arrivée. Qui les veut? Ce sont souvent des artistes, nos « patenteux » de la région et depuis que les médias se demandent « Qu’allons-nous faire avec ces plexiglas? », on a une liste d’attente de gens qui font de l’agriculture de proximité. Ils nous demandent de leur réserver ce plexiglas pour des serres. Beaucoup de producteurs de proximité nous ont demandé de le leur réserver», raconte Mme Morneau.

Co-éco n’est pas le seul organisme qui se prépare à recevoir et à mettre en valeur les énormes quantités de plexiglas qui deviendront éventuellement inutiles, fait valoir Benoit Charette.

«Il y a différents projets, pas à grande échelle, pas de nature à récupérer tout ce qui a été mis en marché depuis quelques années, deux ans maintenant, mais quand même RECYC-QUÉBEC a pu en identifier quelques-uns», dit le ministre.

«Il n’y a pas de projets qui ont démontré être capables de récupérer toute cette matière, mais on sait qu’il y a des projets qui, eux, ont été assez performants à plus petite échelle.»

Oui, on peut tout recycler

Or, c’est là qu’il fait erreur, croit Martin Pressé, chef des opérations chez Lavergne, une entreprise québécoise spécialisée dans le recyclage des matières plastiques. «Les quantités à venir ne m’inquiètent pas du tout. Vous seriez surpris des tonnages qu’on récupère et on peut ajouter de la capacité. On vient justement d’ajouter une ligne de production à notre site de Montréal, qui va augmenter notre capacité d’une trentaine de pourcent.» En fait, M. Pressé est catégorique: Lavergne serait en mesure de recycler tout le plexiglas qu’on voudra lui confier. 

Le mot plexiglas est une marque de commerce passée dans l’usage, rappelle-t-il, mais il s’agit en fait de polymères regroupés dans deux grandes catégories: les polycarbonates et les acryliques (ou PMMA, acronyme anglais de polymethyl methacrylate). «Pour nous dans les deux cas il y a des sorties intéressantes. On peut valoriser ces produits.» 

Une réutilisation à l’infini

Il n’existe au Québec et au Canada aucune usine de dépolymérisation qui permettrait de décomposer et ramener ces matériaux à leurs composantes de base. Mais Lavergne fait du recyclage mécanique de différentes matières plastiques depuis plus de 30 ans, méthode qui consiste, si l’on simplifie, à fondre la matière première pour en faire une résine recyclée, parfois en y ajoutant d’autres matériaux pour certains usages spécialisés.

«On aime dire qu’il y a assez de plastique à recycler sur Terre pour éviter d’acheter de la résine vierge pour les 500 prochaines années. Notre proposition, c’est vraiment de remplacer la résine vierge», affirme M. Pressé. À partir des polymères de type plexiglas, par exemple, l’entreprise est capable de fabriquer des cartouches d’encre ou des bobines d’allumage pour l’industrie automobile.

Tout comme le ministre Charette et la directrice générale de Co-éco, l’industriel ne s’attend toutefois pas à voir arriver des dizaines de milliers de tonnes de plexiglas. «Je ne crois pas que le volume va être si grand. Je pense que les gens vont les garder longtemps. Dans un deuxième temps, je pense que les gens, quand ils vont les avoir enlevés, vont les entreposer. C’est plat, ça se démonte assez bien et ça s’entrepose bien. Certains vont mettre ça dans leur sous-sol ou dans un autre lieu d’entreposage quelque temps avant de se dire: ok, là on peut s’en débarrasser. Ça n’arrivera pas tout d’un coup.»

Le dernier obstacle: la récupération

Mais lorsque cela arrivera, lorsque les gestionnaires d’espaces publics et de commerces ne voudront plus de ces panneaux, c’est là que la volonté réelle de régler ce problème sera mise à l’épreuve, estime M. Pressé. «Leur plus grand défi, c’est probablement comment on centralise tous ces panneaux-là, de voir comment on va rapatrier ces plexis.»

Et Benoit Charrette le sait pertinemment. «Le gros, gros, défi c’est la récupération. Il n’y a pas de circuit organisé de collecte pour amener ça aux centres qui seraient en mesure de le traiter. Il n’y a pas encore une coordination qui (permettrait) de récupérer l’ensemble du plexiglas distribué. Il y a des possibilités de dépôt auprès d’entreprises spécifiques, mais ce n’est pas coordonné à l’échelle nationale, à l’échelle du Québec», dit le ministre.

RECYC-QUÉBEC est au coeur des efforts pour arriver à solutionner le défi que présente l’arrivée aussi massive d’une matière plastique sur le territoire, mais ni cette société d’État, ni le ministre Charette, ni les organismes qui privilégient le réemploi comme Co-éco ou le recyclage comme Lavergne, personne en fait, n’a trouvé la solution à la récupération à grande échelle.

Bien qu’on ne puisse se réjouir du retour en force de la COVID-19, il n’en demeure pas moins que celui-ci entraînera le maintien en place des plexiglas pour un bon bout de temps, offrant du même coup au gouvernement le luxe du temps. Car si le Québec semble prêt à en disposer, encore faudra-t-il trouver le moyen de les amener là où on peut le faire.

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