Un Trifluvien dans l’engrenage de la pègre

L’homme s’en est bien tiré malgré tout.

Roger Beauchemin travaille à la Wabasso à Trois-Rivières.

Durant l’hiver 1963, le Trifluvien quitte pour Acapulco avec sa femme et un Chinois, copropriétaire d’un restaurant à Trois-Rivières.

Là-bas, Beauchemin croise son beau-frère, associé de Gaston Clermont dans l’entreprise B. C. Asphalt Ltd. à l’île Jésus (aujourd’hui Laval). Ce Clermont, organisateur au service du Parti libéral, est celui dont nous avons parlé dans l’article Élections : les criminels s’en mêlent (lhebdojournal.com dossier histoires de crime) .

La bande à Lucien Rivard

Clermont, qui se trouve aussi à Acapulco, présente Beauchemin à Lucien Rivard, le roi du trafic des stupéfiants au Canada à l’époque.

De retour à Trois-Rivières, Beauchemin et sa femme décident de déménager. Au mois de juin, ils s’installent à Chomedey, (aujourd’hui un quartier de Laval), chez Gaston Clermont, avant de louer un appartement juste en face quelques semaines plus tard. Clermont l’engage comme ouvrier puis comme commis à son entreprise B.C. Asphalt Ltd.

Roger Beauchemin est un homme criblé de dettes. Il décide d’obtenir un deuxième emploi pour les liquider le plus vite possible. Il aperçoit souvent Lucien Rivard au bureau de Clermont. Il sait que le caïd est copropriétaire de La Plage idéale, un club très fréquenté au nord de l’île Jésus (Laval). Rivard accepte de l’engager comme serveur les fins de semaine.

Tout à coup, Beauchemin se laisse séduire par la tentation de gagner de l’argent rapidement pour rembourser ses dettes. Il offre ses services à son patron Lucien Rivard. Celui-ci accepte de le faire entrer dans son réseau.

Aventure au Mexique

Début août : Rivard envoie Beauchemin au Mexique. Avant de partir, il se charge de remettre le véhicule de Beauchemin à neuf. Le voyage sera long.

Beauchemin file vers Mexico avec sa femme en passant par Toronto, Windsor, Détroit, Dallas. Les hommes qui le reçoivent à Mexico lui font visiter la ville. Puis, ils lui demandent de leur laisser la clef de son auto.

Plus tard, Beauchemin aperçoit 78 sacs de plastique remplis de poudre blanche au fond de son auto.

Beauchemin retourne au Canada. Suivant l’ordre de Rivard, il laisse 69 des 78 sacs de poudre blanche dans un motel du Michigan. Arrivé à l’île Jésus, il remet à Rivard l’auto et les neuf derniers sacs de poudre blanche.

Rivard le paie pour service rendu. Toutes les dépenses occasionnées par le voyage sont remboursées.

Le 6 mars 1964, les policiers arrêtent trois hommes: Lucien Rivard, Gilles Brochu et Roger Beauchemin dans une résidence de Chomedey. Le couple qui y réside dit avoir été volé et battu par les trois hommes. Selon l’enquête, le mari aurait osé dire du mal de Lucien Rivard.

Les trois hommes: Rivard, Brochu et Beauchemin, sont remis à la Police provinciale. Mais durant le transfert, cinq hommes foncent sur Rivard et le passent à tabac.

Roger Beauchemin assiste à l’agression.

Quatre jours avant le début de l’enquête préliminaire, Beauchemin décide de dénoncer Lucien Rivard. Il passe aux aveux. Des officiers de la GRC écoutent Beauchemin raconter son histoire : son départ de Trois-Rivières, sa rencontre avec Rivard, son voyage au Mexique.

Les aveux de Beauchemin tombent pile puisque, depuis le 17 janvier, Rivard est sous le coup d’une inculpation formelle de trafic international d’héroïne signée par un Grand Jury fédéral du Texas. C’est qu’un acolyte de Rivard a décidé de le livrer à la justice. Lui aussi s’est mis à la table.

Robert Kennedy

De son côté, Beauchemin se dit prêt à déposer sous serment devant le Grand Jury pour aider les policiers à épingler Lucien Rivard.

Le 20 mai, Beauchemin dépose devant le Grand Jury. Au bout de quelques jours, le procureur général des États-Unis, Robert Kennedy, donne l’ordre d’entreprendre les procédures en extradition concernant Rivard et trois de ses acolytes.

Il fallait beaucoup de courage de la part de Beauchemin pour dénoncer le caïd numéro un du trafic des stupéfiants au Canada. Lucien Rivard était très dangereux. Il entretenait des liens étroits avec la mafia italienne. Il avait été vu en train de dîner avec Vincenzo Cotroni, parrain de la mafia montréalaise, au Queen’s Elizabeth à Montréal.

(Source: La filière canadienne, Jean-Pierre Charbonneau, Les Éditions de l’Homme, 1975.)

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