Paradis perdus : unique et universel
CULTURE. Marie-Ève Milot et le Cirque du Soleil signent un spectacle unique, touchant et libre, à l’image du génie de Jean Leloup. Car au-delà de la musique, Paradis perdus rend hommage à cet artiste parfois lucide, parfois incompris, mais toujours d’une imagination qui touche l’intemporel.
Par ÉMILE HÉROUX / eheroux@icimedias.ca
« Bonjour mes chérubins, bonjour les petits snoreaux, bonjour les petits tabarna… (rires) », c’est la voix de Jean Leloup qui a accueilli les spectateurs de l’Amphitéâtre Cogeco, annonçant le message d’introduction.
Il faut dire que ce personnage haut en couleur et imprévisible craint les foules, mais il a tout de même fait honneur à ceux qui lui rendaient hommage et était présent mercredi soir, pour la première de Paradis perdus.
Pour une deuxième année consécutive, Marie-Ève Milot met en scène le spectacle du Cirque du Soleil à l’Amphithéâtre Cogeco, et elle s’est entourée d’une équipe de collaborateurs expérimentés.
Pour en savoir plus : Paradis perdus : s’inspirer du génie de Jean Leloup
La discographie foisonnante de Jean Leloup permet à chacun de trouver son compte dans le spectacle, et donne lieu à une grande gamme d’émotion. Ainsi, les mélomanes reconnaîtront des airs moins connus qu’ils chérissent, alors que les non-initiés découvriront les morceaux singuliers de l’œuvre du chanteur.
Du premier fou à l’Enfant-Fou
C’est au Roi Ponpon que revient l’honneur d’ouvrir le spectacle, vêtu d’un manteau de fourrure rappelant celui que porte Jean Leloup sur la pochette de la compilation Je joue de la guitare. Jesse Mc Cormack, qui personnifie l’alter ego de Jean Leloup, en interprète également la musique en direct sur scène.
Et là où nous allons ne se trouvent que des gens
Qui ont tout espéré
C’est justement armé de sa guitare qu’il entonne les premières notes de la chanson Le dôme, au son de laquelle la procession marchera vers cette jungle maudite qui fait office de scène. Les artistes circassiens, véritables âmes perdues, guideront les Cent toucans vers leurs places sur scène, sous les lianes qui constituent l’impressionnant décor.
Mesdames et messieurs, attention
Je vais vous faire une chanson
L’ambiance change pour la fête, alors qu’on découvre le parkour, une discipline qui fait son entrée à l’Amphithéâtre Cogeco sur le succès 1990. Émile Mathieu en Enfant-Fou se fraye un chemin sur son unicycle, à la fois meneur, participant et témoin de ce chaos organisé.
Les chorégraphies se marient dans ce numéro où les filles à canon partagent la scène avec les fêtards clandestins, et qui se termine avec un solo de guitare électrisant.
Un vieux pigeon de trente ans déplumé
Fumait un jour son pétard en pensant à sa guitare
Puis passe le corbeau et l’on entend Pigeon, chanson issue de l’album Le dôme qui fête ses 30 ans cette année. La corneille qui, comprend-on rapidement, symbolise la mort, toise du regard les âmes perdues et jette du même coup un froid sur la cérémonie.
L’artiste de jonglerie Matias Muniz réussit à réinventer la discipline avec un numéro simple, mais spectaculaire. Grâce à une prothèse et à une contorsion, on croirait qu’un troisième bras lui pousse dans le dos pour l’aider à jongler.

(Photo Marie-Eve Alarie)
Le secret est toutefois dévoilé dès le début du numéro pour la perspective des Cent Toucans, qui offre en contrepartie un point de vue unique et intime sur l’arrière-plan de Paradis perdus. Les spectateurs présents sur scène peuvent notamment voir les déplacements complexes des décors et des artistes, ces derniers interagissant souvent avec les toucans.
Le plan suivant s’avère plus réaliste, ou du moins d’une plus sévère gravité que les numéros précédents et rassembleurs.
Dans ma chambre où il fait froid
Un mètre cinquante par trois
Sur La chambre, la voix de l’actrice Ines Talbi vient répéter par-dessus la musique certaines phrases poignantes chantées par Jean Leloup. C’est peut-être l’éclairage cru, l’orchestration lancinante de Jean-Phi Goncalves ou l’impression d’assister à une rechute, mais le numéro détonne avec l’optimisme du début du spectacle.
Voilà une autre discipline nouvelle, le tissu aérien avec contrepoids. On croirait que l’Enfermée (Clara Alex) tente de s’échapper de son lit qui la retient au plancher, avec l’aide de Marilou Verschelden qui agit en contrepoids pour l’aider à sortir de sa fièvre.
À deux reprises au courant du spectacle, le public a la chance de faire plus ample connaissance avec le personnage de l’Enfant-Fou. Au travers d’extraits de chansons ou d’interventions publiques de Jean Leloup, on en apprend davantage sur ces deux figures, qui en partagent plus qu’il n’y parait.

L’Enfant-Fou. (Photo Marie-Eve Alarie)
L’exil du Voyageur, interprété par Guillaume Fontaine, se fait sur Paradis City alors que l’ambiance revient à la fête et que les toucans se lèvent pour suivre la chorégraphie. Après de remarquables acrobaties sur une slackline, il saisit une guitare qui descend du Ciel, puis en joue et chante les premières lignes de Je suis parti tout en se tenant en équilibre.

Le Voyageur. (Photo Marie-Eve Alarie)
Parfois les fourmis en ont marre
Les fourmis ont le cafard
Au son du titre Les fourmis, les six artistes de parkour reviennent pour le dernier numéro avant l’entracte, accompagnés de chorégraphies, d’un numéro de main à main et du Voyageur, funambule au-dessus d’un désordre qui se construit.
Le premier acte se termine alors qu’il brûle la guitare qu’il a précédemment récupérée, fourni d’un chalumeau par le corbeau. Le Voyageur répète ainsi le geste symbolique de Jean Leloup en 2004, lorsqu’il avait mis le feu à sa Fender Jazzmaster 1959 pour tuer Leloup et revenir en tant que Leclerc.
Vers les paradis perdus
Le Roi Ponpon se révèle de derrière le rideau toujours coiffé d’un chapeau, mais arborant maintenant un énorme pompon rose-rouge dans le dos, comme si l’Enfant-Fou le convertissait peu à peu à la marginalité.
On reconnaît ensuite les accords de Balade à Toronto, dans un arrangement dansant de Jean-Phi Goncalves, directeur musical habitué des spectacles du Cirque du Soleil à Trois-Rivières. Les trois mygales suspendues sur leur trio de cerceaux se balancent hautes perchées, et observent l’Enfant-Fou et le Poète Ivre, âme perdue et protagoniste du prochain tableau.
Les moments parfaits
Ne reviennent jamais
La touchante chanson Les moments parfaits sert de trame de fond à un autre des six nouveaux numéros du spectacle, le cerceau magique. Nicolas Teusa réussit à faire oublier au public les deux fils presque invisibles qui retiennent le cerceau, qu’on croirait animé de vie à chaque fois qu’il passe au travers.
Je veux te dire que je t’aime
Voilà !
On retrouve une ambiance de cabaret avec les artistes polonais Monika Oleksiak et Mateusz Krajewski, qui forment le duo perche. Sur l’entraînante Voilà de l’album La vallée des réputations, ils enchaînent en symbiose les périlleuses acrobaties, elle au sommet de la perche et lui la tenant en équilibre sur sa tête, sur une échelle.
Le numéro culmine avec l’artiste circassienne tournoyant plusieurs mètres au-dessus de son partenaire, sous les applaudissements de la foule.
Je me suis fait un sang d’encre pour toi
Comme une pieuvre dans un gros bac chinois
Même jeu de lumière que pour La chambre en première partie du spectacle, même ambiance dépouillée pour l’émouvant duo masculin de sangle. Fusionnels, Arthur Morel Van Hyfte et Guillaume Paquin sont respectivement le Rescapé et le Junkie dans ce numéro porté par une nouvelle orchestration de Sang d’encre. On ressent que, tour à tour, l’un tente désespérément de sauver l’autre.

(Photo Marie-Eve Alarie)
Dans la fumée en arrière-plan, la silhouette du corbeau s’approche encore une fois de celle du Roi Ponpon, la guitare toujours à la main.
Quand la guerre arrivera
Qui de nous s’occupera
De l’enfant fou
Morceau présent sur L’Étrange pays, album acoustique de Jean Leloup sorti en 2019, L’enfant fou se retrouve ici dans un arrangement électro qui se prête aux chorégraphies des artistes qui accompagnent le personnage.
Tout à coup, les lumières vacillent et le son s’éteint. Pour un instant, on croit que le spectacle doit s’arrêter pour un souci technique.
Mais les sirènes retentissent en même temps que les lumières bleues et rouges envahissent la scène, et on y tire une voiture de police sur laquelle repose nonchalamment le Roi Ponpon. À travers la distorsion du walkie-talkie du véhicule, les spectateurs discernent un air connu.
I lost my baby, I lost my darling, I lost my friends, I lost my mind
Dans un arrangement presque a capella, les âmes perdues chantent en chœur les paroles de la chanson I lost my baby, succès de Jean Leloup.
Le corbeau se présente une ultime fois sur scène, maintenant pour prouver sa valeur au Roi Ponpon, à l’Enfant-Fou et aux autres âmes perdues. Dans une finale impressionnante, l’artiste Weddington Alves introduit la foule trifluvienne à la marche inversée.

La marche inversée. (Photo Marie-Eve Alarie)
Tous retenaient leur souffle alors que le corbeau narguait les autres personnages, grimaçant sur le titre Voyager de l’album Les fourmis.
Viendras-tu avec nous, étranger
Ou resteras-tu au sol, habitué
Le spectacle se clôt sur Paradis perdu, alors que tous les personnages sont regroupés autour du Roi Ponpon, immobile dans sa grande cape griffonnée de notes. Tour à tour, les perdus se trempent la main dans la peinture et barbouillent l’Enfant-Fou, le rendant encore plus singulier.

Jean Leloup s’est joint aux artistes sur scène pour saluer le public. (Photo Marie-Eve Alarie)
On retrouve tout au long du spectacle certaines dualités de Jean Leloup, qui se reflètent entre autres dans les personnages de l’Enfant-Fou et du Roi Ponpon. Juvéniles ou charismatiques, nonchalants ou théâtraux, les deux personnages transposent l’imprévisibilité de leur créateur sur scène.
Conçus par Philippe Massé, les costumes tout en couleurs apportent à la fois un réalisme et une touche de folie aux personnages, mis en valeur par les accessoires d’Alain Jenkins. Le décor de la scénographe Geneviève Lizotte, représentant le dôme par des lianes gonflables, change de teinte au gré des éclairages du concepteur Étienne Boucher. Pensés comme s’ils étaient faits à la main par des enfants, les maquillages de Maryse Gosselin aident à garder le fil des personnages.
À l’image de l’œuvre de Jean Leloup, unique et universelle, Paradis perdus est une invitation à délaisser la vaine quête de sens qui empêche d’avancer, une invitation à vivre.
Avec la collaboration de Marie-Ève Alarie
