Paradis perdus : s’inspirer du génie de Jean Leloup
CULTURE. Le Cirque du Soleil et l’Amphithéâtre Cogeco ont offert une visite des coulisses du spectacle Paradis Perdus, un hommage à Jean Leloup qui aura lieu du 15 juillet au 15 août. Incursion dans l’atelier des accessoires, dans celui des costumes et dans les loges de maquillage du spectacle, alors que plusieurs soirs atteignent un taux d’occupation de 95 % à une semaine du début des représentations.
Par ÉMILE HÉROUX / eheroux@icimedias.ca
Les artistes et les artisans du Cirque du Soleil à l’Amphithéâtre Cogeco se préparent à accueillir près de 65 000 spectateurs, c’est du moins le nombre de billets qui ont trouvé preneur jusqu’à maintenant. L’annonce d’une troisième représentation supplémentaire du spectacle n’était pas arrivée depuis le spectacle hommage aux Cowboys Fringuants, datant d’avant la pandémie.
Ce qui distingue notamment Paradis Perdus des précédentes productions, c’est l’expérience immersive des Cent toucans rouges et jaunes. Inspirée des paroles de la chanson Le dôme, la formule inédite permettra à certains spectateurs de devenir figurants du spectacle grâce à des sièges installés directement sur la scène.
« On voulait vraiment impliquer le public, créer un événement immersif et avoir un décor vivant. Donc, c’est une expérience très complète, où il y a un avant, un pendant et un après », lance le directeur de création du Cirque du Soleil, Daniel Ross.
En plus d’un code vestimentaire noir et blanc, les spectateurs qui choisissent l’expérience immersive devront respecter un code de conduite qui implique entre autres de ne pas pouvoir se lever avant l’entracte ou de ne pas filmer ou prendre des photos durant la représentation.
Les Cent toucans sont invités à arriver plus tôt pour profiter d’un cocktail de bienvenue et d’une visite guidée des installations, peut-on lire sur le site web de l’Amphithéâtre Cogeco. Ils se verront également attribuer un accessoire coloré rouge ou jaune.
« Il s’agit d’être assis sur scène, dans les gradins, de regarder le spectacle avec un point de vue vraiment unique, un point de vue qui donne accès à des choses qui se passent en arrière-scène, aux artistes en préparation. C’est certain que, assis sur scène, la vue d’ensemble frontale, tu ne l’auras pas. Ceci dit, on voit toutes les performances très, très bien, et certaines fois d’encore plus près. »

Daniel Ross, directeur de création, devant certains accessoires destinés aux Cent toucans. (Photo : Émile Héroux)
Autre nouveauté : pour une première fois cette année, le Cirque du Soleil s’est associé à l’organisme Écoscéno, afin d’intégrer des stratégies d’écoconception dans les choix des matériaux utilisés pour concevoir le spectacle.
Margot Lallemand, gestionnaire du programme de développement durable au Cirque du Soleil, relate que 96 % des matériaux utilisés dans l’ensemble de la production s’inscrivent dans une démarche circulaire. En tout, 71 % des 23 700 kilogrammes de matériaux sont issus du réemploi et seront réemployés après le spectacle.
« Dès qu’on était capable, ça a été d’identifier des opportunités de réemploi, de travail avec de la seconde main, de récupérer de la matière dans nos inventaires du Cirque du Soleil, de travailler avec des entreprises locales à partir de matières plus écoresponsables ou recyclées. Puis, s’assurer qu’on puisse les remettre soit en service dans nos entrepôts, soit les réutiliser à l’issue du spectacle », explique-t-elle.

Margot Lallemand, gestionnaire du programme de développement durable au Cirque du Soleil. (Photo : Émile Héroux)
Par exemple, une collaboration avec une entreprise québécoise a permis de créer des panneaux de décor fait à partir de 200 kg de retailles de textile, recyclées des ateliers de fabrication au Cirque du Soleil.
Les ailes du corbeau noir
Pour cet hommage à Jean Leloup, Daniel Ross s’est entouré de maîtres d’œuvre qualifiés, à commencer par le concepteur des accessoires Alain Jenkins, qui en est à sa dixième année de spectacle hommage à Trois-Rivières. S’inspirer du génie de Jean Leloup allait de soi pour cet habitué du Cirque du Soleil.
« Jean Leloup a été sollicité dès le début. Ce n’était pas le moment, il n’était pas prêt. On s’est dit qu’on ne l’aurait jamais, mais c’est lui qui nous a contactés cette année. Il est extrêmement intéressant et nourrissant pour nous autres, les artistes. On est vraiment ravis », témoigne Alain Jenkins.
C’est notamment à lui que revenait la responsabilité de s’occuper de la seule demande de Jean Leloup : la présence d’un corbeau dans le spectacle. Avec son équipe, le concepteur a ainsi réalisé des ailes faites presque à 100% de matières recyclées, avec des matériaux récupérés dans l’entrepôt du Cirque du Soleil comme des tiges de métal, des rouleaux de vinyle ou des sacs poubelle.

Alain Jenkins, à gauche, et les ailes du corbeau. (Photo : Émile Héroux)
L’œuvre musicale et, plus largement, artistique de Jean Leloup est un « éventail très large » qui permet de nombreuses interprétations. Une toile parsemée de textes raturés du musicien qui deviendra la cape du Roi Ponpon – personnage récurrent de l’univers Leloup – et des casques en cabanes d’oiseaux figurent parmi les accessoires présentés.
« Marie-Ève Milot, la metteure en scène, a vraiment agi comme filtre. Elle a eu besoin d’un peu plus de temps pour mettre une direction, pour rentrer dans cette folie-là. Nous, ce qu’on a fait, c’est qu’on s’est rangé derrière elle, puis on a attendu qu’elle ouvre la porte », illustre-t-il.
« Il y avait mille possibilités, puis je pense qu’elle a mis le doigt dessus. On est vraiment à trouver l’essence même de qui est Jean Leloup. Donc, je pense qu’on a une poésie dans le spectacle qu’on retrouve rarement. »
Costumes et maquillage, un défi pratique
Aux costumes, Philippe Massé revient également après une première participation comme concepteur au spectacle hommage à Daniel Bélanger l’année dernière.
« L’univers de Jean Leloup est tellement riche et tellement imagé qu’on a eu vraiment une grande palette de choix, de personnages, de textures, de couleurs qui étaient mentionnés dans son œuvre. Donc, on a pu juste piger à travers tous ces éléments-là pour construire le show. »

Philippe Massé, concepteur des costumes. (Photo : Émile Héroux)
Chacun des artistes circassiens portera deux costumes, on verra ainsi défiler sur la scène une cinquantaine de personnages à différents moments du spectacle. Les alter ego et les personnages de Jean Leloup, comme le Roi Ponpon et l’enfant fou, seront accompagnés d’une « cour royale avec des personnages abîmés, différents et marginaux. »
« Pour la conception des maquillages, on a décidé de faire un geste vraiment radical, comme si un enfant intérieur venait redessiner, redéfinir un peu les traits, les lignes et les formes sur les visages », lance Maryse Gosselin, conceptrice des maquillages sur le spectacle. « Tous les maquillages sont vraiment authentiques et originaux. Ils sont vraiment tous distinctifs, tout le monde a son propre concept. »
Si Maryse Gosselin crée les designs de maquillage, elle apprend ensuite aux artistes à se maquiller pour qu’ils puissent le faire eux-mêmes avant les représentations.

Maryse Gosselin effectue quelques retouches. (Photo : Émile Héroux)
Comme les costumes qui sont conçus pour ne pas gêner les mouvements, les maquillages sont appliqués selon une technique spéciale qui permet d’avoir un impact visuel de loin tout en étant résistant à la sueur. Il en va de même pour les perruques des artistes, qui nécessitent des colles particulières afin de ne pas être perdues en vol, par exemple.
« Je ne le mentionnerai jamais assez : au Cirque du Soleil, la seule occasion qu’on a de parler directement de notre culture, d’utiliser les codes qui nous sont propres, à nous les Québécois, c’est le spectacle à Trois-Rivières. Tous nos autres spectacles sont destinés ou mis en scène pour des publics plus larges », conclut le directeur de création, Daniel Ross.
« Pour nous, c’est toujours du bonbon de faire ça. Encore plus avec Jean Leloup, on n’en revient pas encore ! »
