La quête identitaire de jeunes musulmanes vue par Laurence B. Lemaire

Photo de Marie-Eve B. Alarie
Par Marie-Eve B. Alarie
La quête identitaire de jeunes musulmanes vue par Laurence B. Lemaire
Laurence B. Lemaire travaille sur un moyen-métrage documentaire intitulé "La force des racines". (Photo : (Photo Marie-Eve Alarie))

Après le succès de son précédent documentaire Le mur invisible, la réalisatrice Laurence B. Lemaire se lance dans un nouveau projet. Pour le moyen-métrage documentaire La force des racines, elle suivra de jeunes réfugiées musulmanes, syriennes et afghanes dans leur quotidien sur une période d’un an.

C’est lors du camp d’été de l’organisme Des livres et des réfugiés que ce projet a germé. Laurence B. Lemaire avait été invitée pour présenter son documentaire Le mur invisible, qui aborde la possibilité de créer une alliance durable entre autochtones et non-autochtones.

« Il y avait principalement des jeunes filles réfugiées musulmanes qui étaient là. Quand j’ai présenté Le mur invisible, ça a beaucoup résonné en elles. Le questionnement sur la quête identitaire et les préjugés auxquels les intervenantes faisaient face résonnaient dans leur vie aussi. J’ai alors vu mon prochain film avec ces filles adolescentes », raconte Laurence B. Lemaire.

L’idée est de suivre ces adolescentes qui viennent notamment de Syrie et d’Afghanistan et de les suivre dans leur vie, au quotidien, pendant la prochaine année.

« Certaines sont là depuis quelques années et d’autres depuis moins longtemps. Je veux voir comment elles se construisent comme jeunes femmes et comment se déroule leur recherche d’identité, précise-t-elle. Il y a eu beaucoup de films faits sur l’intégration et la francisation des immigrants. C’est souvent cette loupe qui est utilisée pour parler des personnes immigrantes. J’ai envie de mettre l’accent davantage sur leur émancipation personnelle: à quoi elles rêvent, les suivre à l’extérieur des systèmes et de l’école. Le camp en est un bel exemple. Ça leur a permis de s’ouvrir durant des ateliers sur l’expression, sur le rap ou sur l’écriture. C’est ce que je veux capter. »

Ce qui anime la documentariste, c’est d’aller chercher cette petite lumière qui émergera des adolescentes qu’elle suivra.

« On mise souvent sur l’intégration réussie, mais il est aussi intéressant de voir leur vie avec tous les défis, de se construire comme adolescente. Je veux montrer qui elles sont, leurs passions, ce qu’elles ont envie de me montrer aussi. C’est à construire avec elles. »

Car Laurence B. Lemaire aime beaucoup laisser la liberté aux gens de raconter leur histoire comme ils le veulent et, en quelque sorte, laisser en leurs mains ce à quoi ressemblera le film. Ce certain lâcher-prise, elle l’a aussi mis en pratique dans la réalisation du documentaire Le mur invisible.

Cela fait en sorte qu’elle ne sait pas encore précisément ce qu’elle filmera. « Ce sera selon ce qu’elles voudront me montrer. Je sais déjà qu’elles veulent notamment m’emmener dans leur famille pour le Ramadan. C’est un immense privilège qu’elles me font de partager des moments de leur vie avec moi. Je n’ai pas envie d’emprisonner le film dans quelque chose de prédéfini. Je souhaite le laisser vivre. C’est comme ça que la magie opère, à mon sens. La beauté du documentaire est de faire confiance à cette connexion qui va se faire. Faire confiance à ce qui arrive. »

En compagnie de la mère de deux jeunes protagonistes du documentaire, elle commence à écrire le scénario.  Pour l’instant, ce sont des dées lancées çà et là.

« Ça te met dans une position plus vulnérable, poursuit-elle. Je n’ai pas le contrôle sur les scènes ou sur la façon de filmer. Il y a une belle magie dans le fait de capter le réel et ça a souvent plus d’imagination que ce que tu aurais pu prévoir. Ça fait sortir de petits bijoux. »

Jusqu’au printemps, la Trifluvienne développera la recherche et le scénario de La force des racines. Les négociations avec un éventuel diffuseur sont en développement également. Elle espère pouvoir débuter à filmer au printemps.

« J’ai envie d’amener ce film documentaire de l’autre côté de l’océan et de l’exporter en festival, de le traduire et l’exporter. C’est un récit qui va parler à beaucoup de gens », note-t-elle.

Laurence B. Lemaire a récemment obtenu une aide financière de 18 000$ issue du Programme de partenariat territorial de la Mauricie pour soutenir la réalisation de La force des racines. Le programme assure la mise en œuvre du programme, qui permet de soutenir des projets de création, de production ou de diffusion favorisant des liens entre les arts et la collectivité.

L’art du documentaire en région

Laurence B. Lemaire a commencé à s’intéresser à l’art du documentaire il y a plusieurs années, alors qu’elle travaillait comme journaliste à Winnipeg. « Je me suis rendu compte que le journalisme n’était pas pour moi. C’était trop rapide pour moi, pour ce que je voulais faire. La beauté du journalisme, c’est la rencontre avec l’autre, mais avec le documentaire, c’est plus axé sur une relation, le long terme. Je ne savais pas, alors, qu’on pouvait être documentariste. »

Elle s’est joint à l’équipe de la boîte de production Wookey Films, à Winnipeg, qui recherchait un coordonnateur-recherchiste pour un court mandat. Elle y est finalement restée pendant un an et demi.

« C’est là que j’ai appris le métier de documentariste. J’étais plus dans l’écriture, la recherche et la coordination », indique Laurence B. Lemaire.

Mais après plusieurs années d’exil à Montréal et au Manitoba, la Trifluvienne d’origine a eu envie de revenir au bercail, de renouer avec ses racines.

« Mes racines me manquaient beaucoup, confie-t-elle. Je me suis dit que je devais trouver une façon de faire du documentaire comme réalisatrice. Au Québec, je partais de zéro, mon réseau étant plus à Winnipeg. »

Quand elle a eu l’idée pour le documentaire Le mur invisible, Laurence B. Lemaire était décidée à produire elle-même son film et se donner la liberté de créer comme elle l’entendrait. Elle a alors fondé La Petite lumière, ici à Trois-Rivières, dans le but de faire du documentaire qui invite à l’ouverture, à une compréhension plus approfondie d’enjeux sociaux et à une représentativité plus juste des femmes et de la diversité à l’écran et sur le terrain.

« C’est un beau défi. À Trois-Rivières, c’est la seule boîte de production dédiée uniquement au documentaire. Le regard qu’on a en région est différent du regard que tu aurais dans les grands centres. On a accès à de nouvelles histoires. La force des racines ne serait pas le même documentaire s’il était réalisé à Montréal. Les enjeux ne sont pas les mêmes. J’ai envie d’exploiter cette niche qu’offre la région. Il y a aussi une belle solidarité dans la communauté culturelle. »

Le pari semble porter fruit. Le documentaire Le mur invisible a été bien accueilli et a récolté trois nominations aux prix Gémeaux, soit dans les catégories Meilleure émission documentaire (société), Meilleur scénario documentaire (émission) et Meilleure réalisation documentaire (société, histoire et politique).

« J’ai été surprise de l’accueil de mon film. La forme du documentaire est importante. Ce sont de longues pièces, mais ça permet d’offrir autre chose aux gens, quelque chose de plus profond qui peut aussi les transporter », conclut-elle.

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