Cintho a le vent dans les voiles

CULTURE. À force de les entendre parler, on comprend vite que Cintho n’est pas qu’un projet musical, c’est un univers artistique entier qui prend racine à Trois-Rivières. Annoncés comme finalistes dans la catégorie Élan créatif pour leur album Exactement ailleurs à l’occasion de la soirée Arts Excellence, l’artiste et ses fidèles musiciens sont à l’affiche du symbolique Nord-Ouest Café le 14 mars prochain.

Par ÉMILE HÉROUX / eheroux@icimedias.ca

Au centre du projet, il y a Cintho, chanteur aux multiples facettes et compositeur principal des chansons. Autour de lui gravitent Mathieu Audet, guitariste-bassiste qui s’occupe des arrangements, Zachary Dubé, recruté comme guitariste d’expérience pour le studio, et Thomas Bergeron, multi-instrumentiste qui se retrouve souvent à la basse électrique. S’ajoutent Serge Jean-Baptiste aux claviers, Alexis Gonthier à la batterie et Pépito, producteur beatmaker qui prend le rôle de directeur artistique de la formation.

Leur histoire commune remonte au Cégep au temps de la COVID, quand il fallait trouver des lieux improbables pour faire de la musique. D’autres liens se tissent à l’université, à l’improvisation, ou encore via la famille : le frère d’un membre a même filmé le groupe en studio avant que lui-même se joigne au projet.

Un album-concept réfléchi

Sorti en mai 2025, Exactement Ailleurs raconte au travers de la musique et de sketchs parlés l’histoire de Raphaël, un jeune homme qui veut partir, se chercher, et surtout donner un sens à ce qu’il vit. Les personnages qu’il côtoie sont des ” amalgames ” de moments vécus, de discours entendus, plutôt que des portraits directs de proches.

” Raphaël est en quête de sens. Il a une obsession, c’est la cohérence. Puis il se rend compte, au final, qu’il n’y en a pas vraiment, dans le sens où, dès que tu creuses pour essayer de comprendre l’existence, tu finis par te rendre compte que c’est assez diffus. “

Si ce constat peut sembler négatif, la démarche se veut un exutoire pour l’esprit de Cintho, qui trouve dans l’écriture un moyen de canaliser ses questionnements existentiels.

” C’est des questions que je me suis toujours posées, des questions que je continue à me poser “, confie l’artiste. ” Les paroles, je pense que c’est le truc qui est le plus vrai dans l’album. Il y a l’histoire à travers tout ça, mais ça reste des personnages fictifs. “

Loin d’un pessimisme, les paroles de l’artiste sont une acceptation lucide et nuancée de la vie. ” Je pense qu’il n’y a pas d’espoir à avoir “, lance-t-il, ajoutant aussitôt que ce n’est pas tragique, mais une simple constatation neutre qu'” il n’y a pas de sens ” et qu’il faut peut-être lâcher prise sur cette quête vaine.

L’album ne se limite toutefois pas à la musique, mais se prolonge à un univers créatif bien plus large grâce aux alter ego de Cintho, qui prennent vie dans ses chansons, ses sketchs promotionnels ou ses clips vidéos.

” Ils arrivent tout le temps pêle-mêles, ce n’est pas moi qui les contrôle. Je pense que je vais trouver une façon de les apprivoiser, espérons, dans les projets futurs. “

Musicalement, Cintho refuse les étiquettes. Leur univers touche volontairement à plusieurs styles, du blues à la pop, en passant par le rap, selon les idées qui émergent lors des pratiques.

Côté inspirations, le nom de Karim Ouellet revient souvent, au point où un proche a pu confondre une chanson de Cintho avec une nouvelle pièce du regretté auteur-compositeur-interprète.

On cite aussi Harmonium, la guitare de Robin Trower, l’énergie des Trois Accords, ainsi que des figures plus transversales comme Donald Glover (Childish Gambino) ou le Français Mister V, pour cette capacité à passer du rap aux sketchs, du court métrage à la grande scène.

Si Cintho a pu pousser aussi loin le concept d’exactement ailleurs, c’est en grande partie grâce à une subvention de 28 000 dollars obtenue du Conseil des arts du Canada. ” C’est énorme “, insiste l’artiste, qui n’aurait jamais pu investir autant de temps dans l’album sans être rémunéré pour ce travail.

(Photo : Émile Héroux)

L’argent a permis de payer le studio, de collaborer avec le réalisateur Francis Perron, de tourner des vidéos et, surtout, de se dégager du temps pour écrire, conceptualiser et enregistrer un album complet plutôt qu’un projet plus court.

Pour le groupe, les retombées sont réelles : nomination, visibilité accrue, crédibilité auprès des médias et des diffuseurs.

Les revenus issus des plateformes de diffusion sont cependant dérisoires : aux alentours de 30 $ pour près de 30 000 écoutes, ce qui confirme à leurs yeux que sans soutien public, un groupe en début de carrière comme le leur aurait bien du mal à monter un projet de cette ampleur.

 Trois-Rivières, épicentre d’une effervescence

Ancré dans la région, le groupe revendique fortement son appartenance à la scène locale. Le Nord-Ouest, brièvement nommé L’Espiègle de 2023 à 2025, est une salle centrale dans leur parcours : plusieurs membres y ont ” fait [leurs] dents sur scène “. 

Les musiciens parlent de Trois-Rivières comme d’un ” point central “, mais aussi comme d’une ” grande petite ville ” qui connaît une véritable effervescence artistique. Ils citent Coco & The Gang, Balcon Sans Princesse, The Flares, des DJs comme Flytz ainsi que le festival la Quarence, comme autant de signes d’une mouvance culturelle en pleine montée. 

“ Ça me rend fier de me dire que je peux participer à la culture trifluvienne avec le petit peu que j’ai à donner ”, lance Zachary Dubé, guitariste du groupe.

Cintho se réjouit de participer à cette dynamique, d’autant qu’il se sent soutenu par les médias et les initiatives culturelles locaux.

” Il y a quelque chose qui se crée entre nous et les gens qui promeuvent l’art à Trois-Rivières. On a réussi à décrocher une entrevue à Radio-Canada, on a des contacts avec la radio universitaire à CFOU. On a passé à Rouge FM aussi, puis là, il y a la nomination à la soirée Arts Excellence, ” énumère Cintho.

” On se sent soutenus. Je trouve ça cool qu’on ait le vent dans les voiles puis que ces gens-là continuent à souffler dedans. “

De gauche à droite : Mathieu Audet, Thomas Bergeron, Zachary Dubé et Alexis Gonthier. (Photo : Émile Héroux)

Le plaisir avant tout

Au-delà des chiffres, Cintho et les musiciens qui l’accompagnent insistent sur l’essentiel : le plaisir de créer ensemble.

” On a tellement de plaisir à le faire, s’il y a du monde qui embarque, tant mieux. Si ça peut encourager du monde à faire de la musique aussi, c’est parfait. Pas besoin de s’asseoir devant une feuille de musique pendant des heures pour faire de la musique. “

Cintho a bel et bien le vent dans les voiles. Porté par une énergie libre et un plaisir contagieux, le projet trifluvien s’apprête à conquérir de nouvelles scènes, à commencer par le Nord-Ouest le 14 mars prochain.