100 ans d’humour au féminin

“C’est un mythe qui a la couenne dure de penser que les femmes sont moins présentes en humour, que les femmes ne sont pas drôles ou qu’elles ne savent pas rire. Je suis sûre qu’il fallait défaire cette croyance qu’il n’y en avait pas parce qu’il y en a eu”, lance Mélissa Thériault, professeure au département de philosophie et arts de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Et le livre Sans blague! Une anthologie de l’humour des femmes, qu’elle a codirigé, le prouve!

Avec Sans blague! Une anthologie de l’humour des femmes, les autrices proposent un survol de l’humour des femmes au Québec et au Canada francophone. On y découvre 90 écrivaines et humoristes à travers leur présentation, un extrait significatif de leur œuvre, une sélection de leurs autres productions, ainsi que des références complémentaires.

“Je faisais déjà de la recherche sur l’humour des femmes en littérature et ce livre est tout ce que j’aurais aimé avoir avec moi pendant mes recherches comme étudiante. Une telle anthologie n’existait pas. C’était mon rêve qu’il y en ait une, mais il fallait d’abord documenter un grand panorama. Il s’est fait des recherches sporadiques sur certaines autrices et certains sujets. Là, il y avait une initiative à l’Observatoire de l’humour, un groupe de chercheurs, chercheurs-praticiens et chercheuses-praticiennes dirigé par Lucie Joubert. On était plusieurs à s’intéresser à l’humour des femmes et on avait enfin l’huile de coude nécessaire pour faire un travail d’équipe de longue haleine et faire connaître ce qui n’est pas connu”, explique Jeanne Mathieu-Lessard, enseignante au Cégep Garneau et codirectrice du collectif.

Si les femmes étaient moins présentes sur scène à une époque, leur humour se transposait tout de même dans des romans, des chansons, des pièces de théâtre et des émissions de radio, entre autres.

“Il y avait des femmes présentes en humour. C’est simplement qu’elles ne font pas de l’humour de scène. C’est pour cette raison qu’on a essayé de donner un panorama de l’humour des femmes qui va au-delà du stand-up et qui dépasse cette image de l’humour comme étant toujours un sketch”, renchérit Mélissa Thériault, professeure au département de philosophie et arts de l’Université du Québec à Trois-Rivières, directrice du Laboratoire de recherche en études féministes de l’UQTR et codirectrice du collectif. 

On voit comment Eva Circé-Côté, dès les années 1920, se moquait des inégalités salariales, alors que les autrices de la Révolution tranquille, dont Marie-Claire Blais et Suzanne Jacob, commencent à remettre en question toutes les formes du pouvoir masculin. Les plateformes pour l’humour se diversifient à partir des années 2000. C’est depuis ce temps que la parole de la relève se fait plus crue, incisive et décomplexée, remarquent Mélissa Thériault et Jeanne Mathieu-Lessard.

“Je me doutais que dans les décennies plus récentes, il y avait plus de liberté par rapport à comment on montre le corps de femmes, mais je dirais que la quantité m’a étonnée, note Jeanne Mathieu-Lessard. Il y a beaucoup de blagues scatologiques ou le fait de montrer le corps qui accouche pour en faire quelque chose d’humoristique. Il y a 20 ans, il n’y avait pas grand-chose de ça. On voit une mouvance dans les dernières années. Un des plus vieux textes que l’on a retracés de ce genre en est un de Clémence Desrochers qui parle de quand les jeunes filles vont faire caca au monastère.”

Le collectif d’autrices a également souhaité mettre de l’avant le pouvoir du rire au féminin, “de tout temps perçu comme une menace à l’ordre établi”. Elles relèvent que “l’humour des femmes dérange, encore de nos jours”. 

Déjà au tournant du 20e siècle, les femmes formulaient des critiques sociales par le biais de l’humour. Les chercheuses ont d’ailleurs été surprises par la modernité des textes écrits par les premières femmes présentes dans l’anthologie.

“Quand on regarde l’exemple d’Eva Circé-Côté, les textes qu’on a mis sont publiés sous un nom d’homme. Ça ajoute à l’invisibilisation puisqu’elle cache son identité pour être publiée. Elle se permettait d’aller très loin et d’être très politique et très critique. Ça fait en sorte qu’elle allait loin par l’humour et par l’ironie dans ses critiques”, note Mme Mathieu-Lessard.

Beau problème: les codirectrices se sont retrouvées avec beaucoup de matériel, même trop! L’ouvrage a dû être limité à 500 pages.

Parfois, les textes écrits des œuvres étaient difficiles à trouver. Les codirectrices citent notamment ceux de La Poune. “Ça a été très difficile de trouver des textes, car elle improvisait tout à l’oral, mais elle a fait de l’humour tous les jours pendant 70 ans. Elle est un incontournable, mais trouver un texte qu’on était certaine qu’elle avait écrit, ce n’était pas évident. C’était important de la documenter aussi, car dans quelques générations, les gens ne la connaîtront plus et il n’y aura plus de traces de son œuvre”, fait remarquer Jeanne Mathieu-Lessard.

“C’est important de faire un rattrapage sur 100 ans pour qu’il y ait une trace de ces femmes. On n’a pas réussi à tout mettre, mais c’est quand même une bonne représentation”, poursuit Mélissa Thériault.

“On pense que cette anthologie, qui se veut un livre de référence, peut être utilisée pour l’enseignement secondaire et collégial, ajoute-t-elle. Il y a des textes qui ne sont pas très longs et qui peuvent être utiles à des fins pédagogiques.”

Dans le but d’être le plus inclusif possible, le livre garde également un espace pour des voix racisées, autochtones, queers et transgenres. 

“On parle parfois de faire un deuxième tome, mentionne Jeanne Mathieu-Lessard. Peut-être qu’on le prolongera, qu’on le renchérira ou qu’on le rééditera dans les années à venir parce que, par exemple, on a choisi de ne pas mettre des personnes très émergentes, car c’était un peu trop récent pour qu’on les mette dans l’anthologie. Par contre, on a l’impression que certaines deviendront des incontournables dans cinq ou dix ans.”

Publié aux éditions Somme Toute, le livre Sans blague! Une anthologie de l’humour des femmes est disponible en librairie.