Voir l’intelligence artificielle comme une alliée
L’intelligence artificielle (IA) se développe à une vitesse grand V à travers le monde et entraînera son lot de bouleversements dans de nombreux domaines. Jean-Sébastien Dessureault, professeur au département de Mathématique et d’informatique à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheur, s’intéresse aux développements entourant l’IA. À ses yeux, il faut voir l’intelligence artificielle comme une alliée.
“Mais c’est à nous de déterminer sa place, insiste M. Dessureault. Est-ce qu’on veut que l’IA prenne une très grande place ou une place plus restreinte? Ça à nous de voir ce qu’on souhaite que l’IA fasse ou non. Traditionnellement, la robotique a été développée pour faire des trucs abrutissants, comme visser des boulons dans une chaîne de montage. Aujourd’hui, il y a des trucs qui sont intéressants à faire pour l’humain, spécialement la création.”
Il existe de nombreuses pistes d’utilisation de l’intelligence artificielle en entreprise. Par exemple, on peut brainstormer avec des modèles pré-entraînés, apprendre une nouvelle langue, débattre verbalement sur un sujet et même obtenir des conseils d’un point de vue humain.
“C’est surprenant comme ça peut donner des réponses éclairées. ChatGPT était une avancée. Là, le fait de pouvoir avoir des conversations de base avec des modèles d’intelligence artificielle, on est rendu ailleurs. On peut même demander à l’IA de jouer un rôle en particulier, comme de se faire l’avocat du diable dans un argumentaire. Il y a aussi des modèles multimodaux qui développent une compréhension intéressante. L’IA comprend maintenant l’humour humain et est capable de l’expliquer.”
D’ici quelques mois, il s’attend à voir des agents d’IA prendre des initiatives: organiser le prochain 5 à 7 de la compagnie, faire des comparatifs de prix pour un produit en particulier et même faire des réservations sur des sites Web.
La venue d’un ordinateur quantique photonique au DigiHub de Shawinigan permettra aussi aux entreprises et chercheurs de la région un accès à l’intelligence artificielle quantique qui contribuera à la résolution de problèmes exponentiels. “Certains problèmes très complexes pourraient prendre jusqu’à 100, 200 voire 1000 ans à résoudre pour un ordinateur classique. L’ordinateur quantique prend entre quelques minutes et quelques heures pour arriver à une solution”, vulgarise M. Dessureault.
Réfléchir l’intégration de l’IA en entreprise
Mais pour une bonne intégration de l’IA dans les PME, encore faut-il que les besoins de l’entreprise soient bien définis. “Il ne faut pas faire de l’IA juste pour faire de l’IA. Il faut être un peu plus précis que ça et savoir ce qu’on veut faire en fonction des modèles qui existent et des données qu’on a”, note-t-il.
Assurément, l’IA aura des impacts sur le marché du travail. “Oui, l’intelligence artificielle va changer le marché du travail et réinventer tout ça. On espère que ce soit pour le mieux. Il y a des changements de paradigme à prévoir aux niveaux économique, politique, du marché du travail et en matière de relations humaines, soit entre humains, entre humains et machines et même entre machines”, mentionne-t-il.
M. Dessureault recommande d’abord aux PME de se doter d’une belle maturité numérique pour mieux plonger dans les possibilités qu’offre l’intelligence artificielle.
“Il ne faut pas aller trop vite dans l’IA non plus, en ce sens qu’elle est dépendante des données. Si on n’a pas les données de qualité, bien prêtes, bien classées et en quantité suffisante, ce sera difficile d’implémenter des algorithmes d’intelligence artificielle”, indique-t-il.
“Il faut commencer par assurer la partie des données et ensuite, on y va avec les méthodes d’IA pour régler des problèmes dans des enjeux d’optimisation, de classification, de prédiction, etc.”
“On aura peut-être moins besoin d’humains dans le marché du travail. Cela pourrait permettre de rendre les biens moins chers et plus accessibles grâce à l’utilisation de la technologie. En parallèle, les humains pourrait se redéfinir par autre chose que le travail, qu’on pense au bénévolat, à l’apprentissage, aux arts, aux amitiés, à l’activité physique. Si on tombe dans un modèle où on a assez de temps pour penser à nos proches et à ce qui fait de nous des humains, c’est vers là qu’on peut aller si c’est bien géré”, note M. Dessureault.
Pour une IA alignée avec les valeurs humaines
Le professeur et chercheur s’attend à ce que l’IA forte devienne plus courante dans un horizon de cinq ans. Alors que l’intelligence artificielle générale peut effectuer une tâche à la fois ou se spécialiser dans un domaine, l’intelligence artificielle forte peut faire plusieurs choses à la fois.
Cependant, la situation actuelle aux États-Unis peut susciter des inquiétudes, admet M. Dessureault.
“Je sais que l’IA en inquiète plusieurs. Ce qui peut faire peur, ce sont les inquiétantes dérives des plus importants mécènes de l’intelligence artificielle aux États-Unis. De voir les décision et les orientations qui se prennent en ce moment, ça me fait peur. L’IA est un outil puissant qui doit rester en des mains bienveillantes et humaines, affirme Jean-Sébastien Dessureault. Dans la recherche académique sur l’IA, il n’y a aucune discrimination basée sur le sexe, le genre, l’ethnie, la classe sociale, etc. La recherche se fait en cohérence avec des valeurs de démocratie, développement durable, de vie privée et de transparence. Il y a un protocole éthique pour nous arrêter si on n’est pas dans ces balises.”
“Je suis moins d’accord avec l’idée d’un moratoire sur le développement de l’intelligence artificielle parce qu’il y a des gens qui n’arrêteront pas, poursuit-il. Quand on voit les grands mécènes de l’IA dans la Silicon Valley qui ne sont pas nécessairement toujours alignés avec les bonnes valeurs qu’on veut en IA, ça prend un contrepoids. Je pense que la recherche universitaire doit continuer, tout en appliquant le principe de précaution scientifique. C’est important pour l’alignement de l’IA, soit de s’assurer que l’IA est aligné avec les valeurs humaines.”
À travers tout ça, il faut également se requestionner sur ce qui définit un être humain, croit le professeur-chercheur.
“Dans la Déclaration de Montréal pour une IA responsable, les principes sont bien énumérés. Par exemple, on a des principes de démocratie, d’équité, de bien-être chez l’humain, d’inclusion, de développement durable, etc. Quand on signe ça, on s’engage, comme chercheur à adhérer à ces valeurs et à respecter un engagement moral”, précise-t-il.
La Déclaration de Montréal met d’ailleurs en garde à l’effet que “le développement de l’intelligence artificielle présente cependant des défis éthiques et des risques sociaux majeurs. En effet, les machines intelligentes peuvent contraindre les choix des individus et des groupes, abaisser la qualité de vie, bouleverser l’organisation du travail et le marché de l’emploi, influencer la vie politique, entrer en tension avec les droits fondamentaux, exacerber les inégalités économiques et sociales, et affecter les écosystèmes, l’environnement et le climat”.
“Je pense que lors des prochaines élections, il faudra que les partis politiques et les politiciens se positionnent, oui sur l’économie, mais aussi sur les enjeux entourant l’intelligence artificielle. Il va falloir qu’on fasse des choix en fonction de ce qu’on veut ou ce qu’on ne veut pas”, conclut Jean-Sébastien Dessureault.
