(OPINION) Capitanal, fondateur de Trois-Rivières?

LETTRE OUVERTE.  L’auteur de cette lettre ouverte est Bruno-Guy Héroux, historien.

Dans la dernière livraison de la revue Patrimoine trifluvien (no 24), on peut lire un texte de l’historien Yannick Gendron intitulé: “La fondation comme outil de commémoration: réflexion sur le 400e anniversaire de Trois-Rivières en 2034″, voulant que le chef montagnais Capitanal soit associé à Laviolette comme fondateur de notre ville.” 2034, c’est bien loin, mais cela se prépare.

Qui était donc Capitanal ? C’était un chef de bande montagnais (Innu) de la région de Trois-Rivières, qui entretenait des liens apparemment cordiaux avec le gouverneur de cette partie de la Nouvelle-France appelée Canada, Samuel de Champlain.

Un peu comme pour Laviolette, on sait peu de chose sur lui. On ne sait pas de qui il était le fils, on ne sait pas quel âge il avait à sa mort en juillet 1634 et on ne connait pas non plus son nom amérindien. D’ailleurs, le père jésuite Ambroise Davost écrit, dans les premiers registres d’état civil de notre ville, contrairement au père Paul le Jeune dans ses Relations des Jésuites, qu’il s’appelait plutôt “Capitainat”.

En effet, le nom “Capitanal”, ou “Capitainat”, est un dérivé du mot français “capitaine”, nous explique le père Le Jeune dans sa Relation de 1632. C’est d’ailleurs l’un des premiers emprunts linguistiques que nous ont fait les amérindiens de ce temps-là. Le mot de “capitaine” était beaucoup plus prestigieux que le mot “sagamo” dans leur langue, peut-être justement parce qu’un capitaine, chez les Français, commandait d’une manière absolue, ce qui n’était pas l’usage chez les amérindiens. Tous les gens de pouvoirs d’origine française qui étaient ici en ce temps-là, étaient appelés “capitaines” par les amérindiens.

Sur quels arguments monsieur Gendron se base-t-il pour penser que Capitanal devrait figurer au panthéon des fondateurs de Trois-Rivières ? Il prétend que lors d’une assemblée tenue à Québec au mois de mai 1633, entre Samuel de Champlain et le chef Capitanal, accompagné de ses gens, il y aurait eu alliance en cette occasion, entre les Montagnais et les Français, afin d’établir l’habitation de Trois-Rivières, projet que Champlain caressait depuis au moins 1603. Que la fondation de notre ville, fut le fruit d’une négociation entre deux peuples volontaires et égaux, une espèce de communion des peuples, plutôt qu’une domination de l’un sur l’autre. Qu’en fait, c’est Capitanal qui aurait autorisé Champlain à faire construire cette nouvelle habitation et qu’il l’a rencontré justement, pour planifier ce projet. Enfin, que l’alliance en question, ressemble en tous points à celle conclue à Tadoussac en mai 1603, entre diverses nations qui s’étaient réunies là et les Français.

Ceux qui partagent cette hypothèse, croient qu’il faut revisiter les étapes de la fondation de Trois-Rivières. Ils veulent que l’histoire prévale et souhaitent que la commémoration de la fondation de notre ville en 2034, soit le moment d’exprimer nos valeurs d’ouverture, d’inclusivité et de résilience.

Cette idée n’est pas nouvelle. Monseigneur Albert Tessier l’avait déjà exprimée en 1931 dans sa brochure, “Fastes trifluviens” (p. 15) et en 1935, dans son livre, “Trois-Rivières – 1535-1935 – quatre siècles d’histoire” (p. 34), mais ne l’avait pas poussée aussi loin. Le problème vient du fait que le père Le Jeune dans ses Relations des jésuites de 1634, 1635 et 1636, n’a jamais parlé ni même nommé le commandant de Trois-Rivières, monsieur de Laviolette, dont on sait aujourd’hui, par les bons soins de l’historien Alain Gervais, qu’il s’agit du jeune Robert de Lonvilliers de Poincy. À cause de ce mutisme du père Le Jeune, les historiens anciens, doutant de l’existence-même de Laviolette, en furent quittes pour chercher des fondateurs de substitution, tel Capitanal et même récemment Théodore Bochart, amiral de la flotte de la compagnie de la Nouvelle-France de 1633 à 1636. 

 La question qui se pose, est donc celle-ci: lors de cette assemblée du mois de mai 1633 à Québec, une alliance a-t-elle été conclue entre les Montagnais et les Français, en vue d’établir une habitation à Trois-Rivières ?

Pour répondre à cette question, il faut retourner aux sources d’origine. Il y en deux: “La Relation du voyage du sieur de Champlain en Canada” de 1633, écrite par lui-même et la “Relation des Jésuites” de la même année, écrite cette fois par le père jésuite Paul Le Jeune. Aucun autre document d’époque ne traite de cette assemblée, qui eut lieu à Québec cette année-là.

Relation de Champlain

Bien qu’ils devaient partir pour de bon de la Nouvelle-France en 1632, après que les frères Kirk aient occupé la colonie pendant trois ans, les Anglais étaient revenus à Tadoussac l’année suivante et avaient envoyé une chaloupe aux environs de Saint-Jean-Port-Joli, attendant que les autochtones les y rejoignent pour leur vendre leurs fourrures.

Les Montagnais de la région de Trois-Rivières séjournant à Québec avant de s’y rendre, le gouverneur Champlain alla les trouver pour leur parler. Champlain leur dit qu’il n’était pas content qu’ils aillent faire commerce avec les Anglais. Il leur dit que s’ils y allaient, il se servirait de chaloupes armées pour les empêcher de descendre le fleuve et qu’il ferait saisir leurs canots et leurs marchandises.

Entendant cela, les amérindiens promirent de ne pas y aller. En outre, “le sieur de Champlain leur promit de faire faire une habitation aux Trois-Rivières, pour les garantir de leurs ennemis, ce qui les contenta”. 

Rien de plus. Champlain ne nomme même pas Capitanal.

Relation des Jésuite du père Le Jeune

Précisons d’abord que le père Le Jeune n’était pas présent à cette réunion. C’est l’interprète Olivier le Tardif et quelques autres Français, qui l’informèrent de ce qui s’y était passé et des paroles qui y avaient été prononcées.

Le Jeune raconte que 18 canots d’amérindiens séjournaient à Québec, avant de continuer leur voyage vers Tadoussac, pour aller vendre leurs fourrures aux Anglais. Champlain alla les voir pour leur parler. Il leur reprocha d’avoir descendu le fleuve pour aller faire commerce avec les Anglais et leur dit de bien réfléchir à ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Il leur dit que les Anglais étaient des voleurs et que “les Français demeuraient désormais en ce pays comme leur appartenant”. Il leur dit enfin, qu’il leur accordait la construction d’une habitation française à Trois-Rivières, qu’ils avaient demandée, pour les défendre contre leurs ennemis.

La réponse de Capitanal, que Le Jeune ne nomme pas non plus, fut celle-ci:

” Je ne suis qu’un pauvre petit animal qui va rampant sur terre. Vous autres Français, vous êtes les grands du monde qui faites tout trembler. Tu dis que nous voulons aller à l’Anglais ? Je vais dire à mes gens qu’on n’y aille point. Je te promets que ni moi, ni ceux qui ont de l’esprit, n’iront. Si quelqu’un y va, tu peux tout. Mets des chaloupes aux avenues et prends les castors de ceux qui iront. Tu dis que nous prenions garde à ce que nous ferons, tu nous pinces au bras et nous frémissons, tu nous pinces ensuite au cœur et tout le corps nous tremble.”

Le père Le Jeune précise, sur le témoignage des Français qui assistaient à cette réunion, que le chef amérindien s’exprima avec une profonde humilité qui paraissait dans ses gestes, “en une posture et action si soumise”, qu’il gagna l’affection de tous ceux qui le regardaient parler de loin, sans l’entendre.

Pour conclure, Capitanal dit: ” Pour l’habitation que tu dis que nous avons demandé à Trois-Rivières, je ne suis qu’un enfant, je n’ai pas de mémoire. Je ne sais si je l’ai demandée, mais quoiqu’il en soit, tu seras toujours le bienvenu.”

À lire ces extraits attentivement, on se rend compte facilement, qu’on est bien loin d’une “négociation entre deux peuples volontaires et égaux”, en vue de faire construire une habitation française à Trois-Rivières. La “communion des peuples” n’y est pas du tout. D’alliance, nulle trace. D’ailleurs, la convocation par Champlain de cette réunion ne porte pas sur une quelconque négociation en vue de la construction d’une habitation française à Trois-Rivières, mais bien plutôt sur une interdiction faite par Champlain aux autochtones d’aller commercer avec les Anglais, la construction de cette habitation apparaissant dans la Relation de Champlain comme une espèce de prix de consolation: ” Champlain leur promit de faire faire une habitation aux Trois-Rivières…ce qui les contenta”. 

En fait, c’est Champlain qui domine d’un bout à l’autre les Montagnais, en les menaçant de représailles, s’ils décident d’aller faire commerce avec les Anglais. Tout le discours de Capitanal démontre que lui et ses gens se soumettent à la volonté du gouverneur. Quand Champlain dit que le pays appartient aux Français, Capitanal ne dit pas un mot, ne s’indigne pas de telles paroles, qui sont pourtant lourdes de conséquences.

Quant à l’idée que Capitanal aurait autorisé Champlain à faire construire une habitation à Trois-Rivières, c’est plutôt Champlain qui rappelle sa promesse d’en faire construire une, à la demande même des amérindiens, pour les défendre contre leurs ennemis. Ce à quoi Capitanal répond: Je ne m’en souviens pas.

Concernant cette offre de dernière minute faite par Champlain aux Montagnais, “quand cette grande maison sera faite, alors nos garçons se marieront à vos filles, et nous ne seront plus qu’un peuple”, ce n’est pas une condition de cette supposée alliance, sans laquelle la réalisation de la construction d’une habitation française à Trois-Rivières n’aurait pu avoir lieu. D’ailleurs, quand les Montagnais se rendront compte que cette offre de Champlain n’est pas réciproque, n’étant propre à servir que les intérêts des Français, il la refuseront.  

Alors, concernant les célébrations soulignant le 400e anniversaire de la fondation de Trois-Rivières, qui auront lieu le 4 juillet 2034, peut-on considérer le chef Montagnais Capitanal comme fondateur de notre ville, au même titre que Laviolette ? Si l’on veut faire prévaloir l’histoire, la réponse est non. D’ailleurs quelques historiens, comme messieurs Delâge er D’Avignon, soutiennent l’idée que depuis 1632, il n’est plus question pour Champlain de fondation par alliance mais désormais, de fondations strictement françaises. Il en sera ainsi pour la fondation de Montréal en 1642, ainsi que pour l’établissement du fort Montmagny à Sorel, la même année. Pas de négociation à entreprendre, pas de permission à demander.

L’histoire étant le creuset de la politique. On ne peut se permettre, même pour une bonne cause, d’interpréter les faits qui la constituent de manière à la rendre plus acceptable ou intéressante aux yeux de nos contemporains. 

Cependant, si l’on veut absolument adjoindre d’autres fondateurs à Laviolette, on devrait considérer sérieusement les noms de six ouvriers qui ont construit l’habitation, avec d’autres, qui sont morts du scorbut l’hiver suivant, mais que l’on connait, parce que justement leurs noms, écrits par le père jésuite Ambroise Davost, figurent au premier registre de sépultures de notre ville, dit “Catalogue des Trépassés”.

Ce sont eux, les vrais fondateurs. 

 

Pour en savoir plus, on pourra lire:

  • D’Avignon, Mathieu, “Champlain et les fondateurs oubliés – La figure du père et le mythe de la fondation”. P.U.L., 2008;
  • Delâge, Denys, “Kebhek, Uepishtikueiau ou Québec: histoire des origines”. Cahiers des Dix, no 61, 2007, pp. 107-129, en ligne, via Érudit;
  • Beaulieu, Alain, “L’on n’a point d’ennemis plus grands que ces sauvages”, RHAF, vol. 61, no. 3-4, hiver-printemps 2008, pp. 365-395, en ligne, via Érudit;