Donner une voix aux femmes en science

À première vue, l’activité Les Haut-parleuses pourrait sembler n’être qu’une initiative parmi d’autres dans la programmation du Congrès de l’Acfas. Pourtant, derrière ce concept simple – des chercheuses qui vont à la rencontre des passants dans l’espace public – se cache une démarche qui répond à deux enjeux majeurs : la place des femmes en science et la nécessité de rapprocher la recherche du grand public.

Présentée dans la programmation Science-moi!, dans le cadre du congrès scientifique qui se tiendra à Trois-Rivières du 11 au 15 mai, en collaboration avec l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), l’activité se distingue justement par son intention d’aller au-delà des murs universitaires. “Ce qui nous a intéressés, c’est d’aller voir aussi des gens qui, au départ, ne sont pas forcément intéressés par les sciences. Et quoi de mieux pour ça que l’espace public”, explique Frédéric Massé, gestionnaire de projets – formations et culture scientifique. Installées devant la bibliothèque et l’hôtel de ville, les chercheuses iront ainsi à la rencontre des citoyens.

Sortir la science de sa tour d’ivoire

Le principe des Haut-parleuses repose sur une idée simple, mais encore trop peu répandue: la science ne doit pas seulement être produite et discutée entre spécialistes, elle doit aussi circuler dans la société. “Après tout, les universitaires sont des personnes citoyennes, souvent financées par des fonds publics. Il y a donc un retour vers la société à faire”, souligne Frédéric Macé.

Ce retour passe par un dialogue direct, sans filtre, sans jargon. Et surtout, sans cadre formel. Contrairement aux conférences classiques, il n’est pas question de présenter une recherche pendant 20 minutes devant un auditoire captif. “L’idée, ce n’est pas de convaincre le public, c’est d’engager une conversation. C’est avant tout une connexion humaine”, insiste M. Macé.

Cette approche transforme profondément la posture des chercheuses. Elles ne sont plus seulement des expertes qui transmettent un savoir, mais des interlocutrices qui écoutent, questionnent et s’adaptent. “La plus grande part de la communication, c’est d’écouter. Pas juste avec nos oreilles, mais en observant les réactions, en voyant si la personne veut rester ou partir, explique Estelle Chamoux, professeure à l’Université Bishop’s – Biologie et communication scientifique. C’est un exercice qui nous apprend à parler à toutes sortes de publics, et même à mieux communiquer entre collègues par la suite.”

Vulgariser pour le public… et pour les chercheuses

Cette capacité d’adaptation est au cœur de la vulgarisation scientifique. Loin d’être un simple exercice de simplification, elle devient un véritable outil de formation. On souligne que le fait d’échanger avec des personnes issues d’autres disciplines, ou même non scientifiques, permet d’apprendre à utiliser des langages différents et à rendre ses idées plus accessibles.

Et les bénéfices sont concrets. “On a eu des gens qui sont revenus nous voir quelques jours plus tard pour dire : On veut participer à votre projet de recherche.” La vulgarisation devient alors un pont entre la recherche et ses applications, entre les laboratoires et la vie réelle.

Mais au-delà des retombées directes, les chercheuses insistent sur un objectif plus fondamental : démystifier la science. “J’entends trop souvent dire que les chercheurs disent tout et son contraire. Alors qu’en réalité, la recherche, c’est un processus itératif. Le savoir évolue, et c’est normal, explique Estelle Chamoux. Il faut rappeler que les chercheurs, ce sont des êtres humains. C’est moi, c’est vous, c’est la personne à côté.”

Rendre visibles les femmes en science

Si la vulgarisation constitue un pilier de l’activité, l’autre enjeu est tout aussi central: donner une voix aux femmes en science.

“Il y a encore trop peu de femmes à des niveaux élevés de responsabilité en recherche, rappelle Estelle Chamoux. On commence avec beaucoup de femmes au baccalauréat, mais plus on avance, plus elles disparaissent.”

Dans ce contexte, les Haut-parleuses deviennent un espace de représentation. “On ne peut pas être ce qu’on ne voit pas. Alors voir des femmes scientifiques dans l’espace public, ça peut marquer les esprits, surtout chez les jeunes, souligne Mélanie Le Berre, stagiaire postdoctorale à l’Université Laval en médecine sociale et préventive. Il y a des filles, des familles, des parents qui passent. Ça peut laisser une image, un souvenir.”

L’initiative s’inscrit ainsi dans une démarche plus large visant à corriger une sous-représentation persistante, alors que 71 % des experts cités dans les médias sont des hommes.

Certaines chercheuses assument d’ailleurs une posture engagée. “Je me place de plus en plus dans une position un peu militante. Pas au sens radical, mais dans mes classes, j’essaie d’impliquer les étudiants, notamment les hommes, pour qu’ils participent au changement”, confie Mme Chamoux. Par exemple, en refusant de siéger sur des comités s’il n’y a pas assez de femmes.”

“On sait que les articles écrits par des femmes prennent plus de temps à être révisés, que les postes de professeurs titulaires sont moins accessibles. Il faut agir à plusieurs niveaux”, poursuit-elle.

Une prise de parole qui transforme

Pour plusieurs participantes, prendre part aux Haut-parleuses est aussi une manière de s’inscrire dans un mouvement collectif. “Je participe à d’autres initiatives, comme le réseau Femmes expertes ou des activités de vulgarisation. C’est important de soutenir ces espaces”, explique Mélani Le Berre. “C’est comme ça qu’on peut espérer des retombées à long terme, notamment auprès des jeunes.”

Cette dynamique bénéficie également aux chercheuses elles-mêmes. “C’est un excellent entraînement, mais aussi un plaisir. On sort du cadre habituel, on échange autrement.”

Le format de l’activité favorise d’ailleurs cette spontanéité. Pour capter l’attention, certaines misent sur des objets visuels, d’autres sur des questions intrigantes. “L’an dernier, j’avais une grosse horloge autour du cou pour parler des listes d’attente. Les gens venaient me demander pourquoi, et ça lançait la conversation”, raconte Mme Le Berre. Margot Dessartine, doctorante à l’Université de Sherbrooke en microbiologie, évoque une question simple mais percutante : “Sommes-nous composés de plus de cellules humaines ou de bactéries?” Autant de portes d’entrée vers des discussions plus profondes.

Les Haut-parleuses incarnent une vision de la science comme bien commun. “Les sciences doivent faire partie de notre culture, de notre quotidien. Pourquoi ne pas en parler dans l’espace public?”, résume Frédéric Macé.

Cette approche repose sur l’idée que la connaissance ne doit pas circuler à sens unique. “C’est un dialogue science-société. Les informations vont vers les citoyens, mais les citoyens ont aussi des choses à dire, des questions, des préoccupations”, ajoute-t-il.

Le 9 mai, à Trois-Rivières, ce sont ainsi une vingtaine de chercheuses qui prendront la parole, devant la bibliothèque Gatien-Lapointe et l’hôtel de ville.