Distillerie L&M : des racines en Mauricie, des ailes en Europe
Depuis 2018, la Distillerie L&M a l’ambition de devenir une référence québécoise dans l’art du whisky single malt. Sept ans plus tard, une certaine désillusion s’empare de Gaétan Lefebvre, l’artisan derrière cette entreprise familiale trifluvienne, qui exploite également une érablière de 6500 entailles.
Le projet en est à un tournant décisif. Lors d’un point de presse tenu récemment, l’équipe de la distillerie a partagé ses constats, mais aussi ses aspirations. La fille de Gaétan Lefebvre, Christine, qui fait partie de la relève de l’entreprise, a mis la table en ces mots: “Je viens d’une famille où, quand on tombe, on se relève. Quand on hésite ou on doute, on fonce”, illustrant du même coup l’esprit dans lequel l’entreprise continue d’avancer.
Car des obstacles, il y en a beaucoup sur la route de la distillerie. À commencer par le marché québécois des spiritueux lui-même. Le monopole de la SAQ (Société des alcools du Québec) rend la mise en marché des produits particulièrement complexe. En plus de décider si un produit mérite d’être mis en tablette, la SAQ prélève plus de la moitié du prix de détail de chaque bouteille. À cela s’ajoutent les taxes provinciales et fédérales. Résultat: le producteur ne conserve qu’environ 25% du prix payé par le consommateur.
Éric Beauchemin, conjoint de Christine et chargé de projet à la distillerie, illustre la situation avec une image parlante: “Imaginez un bloody césar. L’once de gin, c’est ce qu’il nous reste. Les épices et les sauces, ce sont les taxes. Et le Clamato, c’est ce que prend la SAQ”.
Face à cette réalité, de plus en plus de distilleries québécoises choisissent de se tourner vers les marchés étrangers, explique M. Beauchemin. La Distillerie L&M ne fait pas exception. Elle exporte ses produits en Europe depuis un bon moment déjà. Là-bas, les producteurs bénéficient du libre marché. Ils peuvent calculer et établir le prix de vente par eux-mêmes, en y ajoutant les taxes et les droits d’accises.
“Ici, on ramasse des miettes et nos produits sont disponibles à la SAQ seulement s’ils le veulent bien. Depuis 4 ou 5 ans, on a le droit de vendre nos produits directement à la distillerie, mais même là, la SAQ prend sa commission. En Europe, après avoir payé ce qu’il faut, tout le reste nous revient”, indique Gaétan Lefebvre.
C’est ce qui l’a poussé à faire un choix stratégique: exporter ses spiritueux en même temps que son sirop d’érable. “Je n’ai pas de misère à les vendre. D’ailleurs, notre tout nouveau whisky (le Rabaska) fait fureur en Europe. Mais ici, à cause de blocages administratifs, il n’est même pas encore disponible”, déplore-t-il.
La situation est frustrante pour la famille Lefebvre, qui souhaite profondément rester enracinée au Québec tout en assurant la viabilité de son entreprise. Elle en appelle à une réforme du système: plus de liberté de vente directe, la possibilité de conclure des ententes commerciales avec les restaurants et bars locaux, et un assouplissement des règlements interprovinciaux. Un appel partagé par plusieurs autres distilleurs québécois. “Nous avons, ici, des produits capables de devenir une fierté nationale. Il est temps que notre cadre législatif le reconnaisse”, mentionne Mathieu Lefebvre, le fils de Gaétan.
Innover pour mieux s’ancrer
Malgré les défis, la Distillerie L&M continue d’innover et veut renforcer ses liens avec la communauté. “On veut se faire connaître. Les enfants sont derrière moi là-dedans. On sent qu’ils veulent continuer. Ce domaine appartenait à mon père et à mon grand-père. Je suis la troisième génération, et eux, ce sont les suivants”, confie Gaétan Lefebvre.
L’entreprise accueille désormais des événements corporatifs et privés sur son site, en plus d’offrir l’expérience “Le chemin du grain”, une visite-dégustation incluant cinq spiritueux (deux gins et trois liqueurs: whisky, rhum arrangé et brandy au sirop d’érable), un tour des installations brassicoles et une immersion dans le chai unique en terre de la distillerie.
“Nous voulons que les Trifluviens deviennent des ambassadeurs de nos produits”, affirme l’équipe de la distillerie, fière de son parcours et de ses produits. D’ailleurs, deux de ses spiritueux viennent de se démarquer à la Coupe des Nations 2025: le Caribou des Bois a remporté l’or, et le Kastor, l’argent.
