Un nouveau regard sur les soins en santé mentale

Marie-Eve B. Alarie

Un nouveau regard sur les soins en santé mentale
Catherine Briand, professeure d'ergothérapie à l'UQTR et fondatrice du Centre apprentissage Santé et Rétablissement. (Photo : (Photo courtoisie))

TROIS-RIVIÈRES. Dans le domaine de la santé mentale, le système de santé est centré sur les soins spécialisés. Lancé en 2020, le Centre d’apprentissage Santé et Rétablissement (CASR) de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) propose un regard différent sur le rétablissement en matière de santé mentale.

Inspiré du modèle Recovery College qui est implanté dans 22 pays dont l’Angleterre et l’Australie, le CASR est le tout premier centre francophone du genre au Canada. Il donne accès gratuitement à des formations sur le mieux-être individuel et collectif.

À la différence d’un cours traditionnel, c’est le savoir expérientiel et le vécu qui est mis au cœur de la formation. Cela est rendu possible grâce à la mixité des apprenants dans une même formation. Par exemple, dans un même groupe, on pourrait retrouver une personne vivant avec une maladie mentale, une personne issue du réseau de la santé, un propriétaire d’entreprise, un étudiant universitaire, une intervenante professionnelle, un expert, etc. Ainsi, l’expérience et le vécu d’une situation sont reconnus au même titre que les savoirs cliniques et théoriques.

Les formations ne sont pas axées sur les symptômes, les déficiences ou les incapacités, mais plutôt sur l’activation et le développement des forces et des ressources de la personne et de sa communauté.

« L’Organisation mondiale de la santé défend depuis des années l’idée qu’il faut amener des modèles qui permettent d’outiller davantage les populations. Quand un modèle est axé sur l’hôpital, ça coûte cher et ça a été démontré que ce n’est pas ce qui est le plus efficace. Il peut être intéressant d’investir pour que la population puisse protéger sa santé mentale et savoir quoi faire en autogestion avant de consulter le réseau médical », indique Catherine Briand, professeure au Département d’ergothérapie de l’UQTR et responsable de la mise sur pied du CASR.

Cette approche peut d’ailleurs s’avérer confrontante pour les spécialistes du milieu de la santé qui participent aux formations.

« Ça fait 15 ans que je travaille à amener des pratiques axées sur le rétablissement en santé mentale. Quand des experts viennent en formation, c’est la façon la plus efficace de changer les pratiques dans le réseau. Certains quittent durant la formation. Ça peut être confrontant quand on a toujours été dans un paradigme d’expert. Par contre, ceux qui restent nous disent qu’ils sont contents d’être restés, car ils repartent avec des savoirs qu’ils n’avaient pas en arrivant. Quand ils retournent dans leur milieu comme praticiens, ça change leur façon d’aborder le patient », souligne-t-elle.

Elle se souvient d’un stagiaire post-doctorant qui arrivait du Brésil et qu’elle avait impliqué dans une formation sur la dépression. Il ne parlait pas au début et se disait qu’il n’avait rien à apprendre, car il travaillait depuis des années auprès de gens vivant avec une dépression et qu’il connaissait ses critères de diagnostic.

« Aujourd’hui, il me dit qu’il ne pourrait plus regarder une personne qui vit une dépression et décrire une dépression comme avant. Ça l’a marqué, ajoute Mme Briand. Quand on se place comme expert, ça met une distance avec la souffrance humaine. C’est difficile la souffrance humaine. Ça nous fait peur comme intervenant. On veut tellement contrôler cette détresse. Notre modèle médical propose une solution. Une autre solution est d’en parler et de reconnaître le savoir expérientiel ou le savoir de vie de la personne qui vit la problématique. »

Déjà, plus de 50 formations sont proposées par le Centre d’apprentissage santé et rétablissement de l’UQTR. La session hiver 2022 propose notamment des formations sur l’anxiété et les inquiétudes, la schizophrénie, la dépression, la résilience, agir face au stress, la stigmatisation, de même que sur l’anxiété de performance chez les jeunes et les attitudes et comportements alimentaires favorables à la santé.

« Le modèle Recovery College soutient que l’on a tous des vulnérabilités, que l’on soit atteint ou non d’une maladie mentale. Ces formations sont une occasion de venir apprendre sur le sujet, comment mieux intervenir pour toi-même et les autres et à protéger et intervenir sur ta propre santé mentale avant qu’elle se détériore, ajoute Mme Briand. Le modèle permet de créer un espace inclusif pour apprendre et pour parler de santé mentale et de ses vulnérabilités. »

Des résultats prometteurs

Cela fait déjà plusieurs années que Catherine Briand s’intéresse au modèle Recovery College. Elle a notamment fait partie d’une délégation qui s’est rendue en Angleterre pour y découvrir les meilleures pratiques en santé mentale.

« C’est là-bas qu’on nous a parlé de ce modèle, de ce qui s’en venait en Angleterre en lien avec ça. On a commencé à lire sur le projet. On y est retourné il y a cinq ou six ans pour en visiter, car ça avait pris de l’ampleur. Rapidement, au Québec, des partenaires se sont regroupés autour du projet. On a implanté le modèle et on l’évalue avec une équipe de chercheurs », explique-t-elle.

Depuis l’implantation du modèle dans plusieurs pays à travers le monde, les résultats des recherches sont prometteurs. « On voit que quand les gens suivent une formation dans l’esprit du Recovery College  améliore la façon d’intervenir en matière de santé mentale et améliore la capacité d’autogestion de leur propre santé mentale, notamment en ce qui a trait à l’anxiété.  On a aussi fait de la formation en ligne en période de pandémie de COVID-19. L’étude québécoise à ce sujet a montré que ça a fait en sorte de maintenir le niveau d’anxiété des participants, tandis qu’on a observé une augmentation du niveau d’anxiété dans la population. C’est encourageant », détaille Mme Briand.

L’équipe du CASR souhaite obtenir un fonds de recherche afin de suivre les gens qui ont suivi plusieurs formations auprès du Centre pour évaluer les effets à long terme des formations.

Le CASR est également en pourparler avec l’Institut universitaire en santé mentale Douglas qui s’est montré intéressé à développer un volet anglophone au Québec, ce qui permettrait au Centre d’avoir une offre bilingue. Catherine Briand aimerait aussi offrir des formations en d’autres langues pour les populations immigrantes, ainsi que dans des langues autochtones.

Un volet jeunesse a aussi été développé pour la clientèle des 17 ans et plus en partenariat avec le Cégep Édouard-Montpetit. Les partenaires du projet du CASR nous demandent aussi de développer des formations sur des enjeux qui les concernent », note Mme Briand.

Avec l’essor des cours en ligne depuis le début de la pandémie, le CASR fait de plus en plus parler de lui. La demande est forte, déjà. « Nous sommes très fiers de pouvoir offrir ces formations gratuitement. On a des listes d’attente. On travaille à former de nouveaux formateurs. Nous en avons déjà une trentaine qui sont certifiés, mais il en faudrait le double », conclut Catherine Briand.

Pour en savoir plus: https://www.facebook.com/CASR.recoverycollegequebec

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