Nancy Pellerin et Francine Paradis ont décidé d'affronter leur passé et de dénoncer celui qui a marqué leurs vies à jamais. Si elles l'ont fait avant tout pour se libérer, elles espèrent aussi par leur témoignage inciter d'autres victimes à sortir de l'ombre. Photo Le Courrier Sud
Elles dénoncent leur agresseur, 25 ans plus tard
Raymond Bergeron vient de plaider coupable aux accusations qui pesaient contre lui
Francine Paradis et Nancy Pellerin ont vécu des heures heureuses il y a quelques jours, après des années de malheur. Raymond Bergeron, l'homme qui les a agressées sexuellement pendant plus de quatre ans un peu partout au Centre-du-Québec et en Mauricie, venait en effet de plaider coupable au palais de justice de Trois-Rivières. Aujourd'hui, elles ont choisi de lever le voile sur ce qu'elles ont retenu durant si longtemps.
«Il y a eu des milliers d'agressions. C'était de trois à dix fois par fin de semaine. Quand ça a commencé, j'avais six ans. Il me touchait par-dessus les vêtements en faisant des exemples avec mes poupées», se rappelle Nancy Pellerin. Sa cousine, Francine Paradis, a elle aussi été agressée, parfois seule mais aussi très souvent en compagnie de Nancy, par Raymond Bergeron, cet oncle qui passait tous les week-ends avec la famille.
«Tout le monde disait qu'il aimait les enfants parce qu'il s'isolait toujours avec nous. À ce moment-là, la famille pensait qu'il nous faisait jouer», évoque Francine. Mais la réalité était tout autre, comme vient de le confirmer le plaidoyer de culpabilité enregistré par Raymond Bergeron à deux chefs d'accusation d'agression sexuelle et deux d'attentat à la pudeur.
«Quand il a commencé, mon père venait de mourir. J'étais fragile, j'imagine. Je me souviens qu'il m'a dit "Je vais te montrer ce qu'aurait dû te montrer ton père"», dit Francine Paradis, qui aura ensuite été contrainte, tout comme sa cousine, à un apprentissage sexuel très précoce. «C'était partout. Chez mes parents à St-Célestin, au camping, dans la campagne à Notre-Dame-du-Mont-Carmel, à Shawinigan, à Rougemont… Partout où on allait avec la famille. C'est même déjà arrivé à l'école», relate Francine. Jusqu'au jour où, à 11 ans, la jeune fille n'a plus su contenir sa colère et a mordu les parties génitales de son agresseur. «J'ai eu très peur ensuite, mais je suis heureuse de l'avoir fait», affirme-t-elle sans hésitation.
Puis viennent les années d'adolescence, et quelques confidences des jeunes filles à leurs parents. «Mais ils n'ont pas vraiment compris l'ampleur de ce qu'on avait vécu», pense Nancy. «Ça devait être difficile de croire complètement ce témoignage d'une ado révoltée… Ma mère m'a quand même demandé de ne pas en parler, par respect pour ma tante, dont c'était le mari. C'était une question de mentalités, je pense», explique Francine.
Le temps de la parole
Pour les deux cousines, les années ont passé et le fardeau des sentiments de culpabilité, de honte et de colère, a fini par devenir trop lourd à porter. Francine, en thérapie, a écrit un soir une lettre très crue à son agresseur, puis l'a postée sur un coup de tête.
«Ce geste-là, irréfléchi, m'a fait réagir. Un mois plus tard je me suis rendue à la Sûreté du Québec pour le dénoncer», raconte Francine. Une enquête de neuf mois a permis de dresser une liste de huit chefs d'accusation et de faire comparaître Raymond Bergeron, qui réside aujourd'hui à St-Hyacinthe, au palais de justice de Trois-Rivières.
Et puis Nancy a aussi accepté de témoigner des faits dont elle avait très peu parlé jusqu'alors. «J'ai éloigné les émotions de moi. Quand j'y pense, c'est comme si je regardais un film», affirme la jeune femme. Mais le processus judiciaire, entamé depuis près d'un an, ne laisse pas intacts tous les murs de protection érigés par les victimes de tels actes, qui doivent souvent raconter en détail pour la première fois les mauvais traitements auxquels elles ont été soumises.
«Accepter de faire une procédure comme ça, c'est laisser tomber toutes tes balises, les défenses que tu t'étais forgées avec le temps», affirment les cousines, qui vivent un immense soulagement depuis que leur agresseur a lui-même reconnu ses gestes devant un juge. «Ça nous a enlevé tellement de poids qu'il plaide coupable! Là, il vient de dire devant tous ce qu'il a fait. Il vient de dire qu'on n'a rien inventé», note Francine, la voix étreinte par l'émotion.
Une épreuve de taille demeure toujours pour Francine Paradis et Nancy Pellerin: le témoignage sur les conséquences des actes, qu'elles devront livrer tout juste après la présentation d'un rapport présentenciel et d'un rapport sexologique sur leur oncle. Un témoignage clé qui pourrait influencer la sentence infligée à l'homme qui a aujourd'hui 77 ans. Un témoignage que les victimes veulent surtout donner en exemple, pour inciter d'autres victimes éventuelles à sortir à leur tour de l'ombre. «Parce qu'on est certaines qu'on n'a pas été les seules. Je ne pense pas qu'il ait commencé avec nous», souffle Nancy, visiblement soulagée d'avoir, pour sa part, décidé d'affronter enfin son terrible passé et, surtout, l'homme qui aura marqué sa vie à jamais.