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Un p’tit tour dans la nuit avant de mourir

lune

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Publié le 9 Juillet 2012
Publié le 9 Juillet 2012
Jocelyn S. Bourassa  RSS Feed

Je sais, je vous ai dit que j’étais en vacances pour cinq semaines. Je le suis vraiment sauf que, juste avant mon départ, l’homme dont je vous avais parlé il y a deux ans, atteint de l’Alzheimer, est décédé.

Au cœur de la nuit, le personnel de la résidence où l'homme a finalement abouti lui a fait faire une petite marche. Puis, l'homme s’est recouché, les mains croisées, et s’est endormi. Une heure plus tard, il était mort. Paisiblement. Voici l’histoire que je vous avais racontée à l’époque.

Une scène à vous arracher le cœur

C’était un homme de 82 ans souffrant de l’Alzheimer. Arriva le jour où sa femme, épuisée, ne pouvait plus prendre soin de lui.

Le couple vivait dangereusement. Des petits gestes du quotidien se transformaient en bombes à retardement. Leur sécurité était en jeu. Les quatre enfants prirent la décision de les placer dans une résidence pour personnes âgées.

Ni l’homme ni la femme ne voulaient quitter leur maison. C’est donc à reculons que les enfants se sont présentés chez leurs parents, un beau samedi matin, avec le camion de déménagement. Ils avaient la mort dans l’âme, mais fallait sourire pour mettre de l’ambiance!

La veille encore, ils avaient réussi à convaincre leur père qu’il devait quitter la maison. Le hic, c’est que c’était à recommencer jour après jour. Le père comprenait l’urgence de déménager, sauf qu’il l’oubliait dans l’heure suivante.

Je le vois encore le matin du déménagement, debout devant sa maison, à se demander pourquoi toute sa famille, enfants et petits-enfants, était chez lui à une heure si matinale. Et le camion? C’est pourquoi le camion?

Déchirure

Il se mit dans une colère terrible lorsqu’il apprit qu’on venait « l’arracher » à sa maison, lui et sa femme, et qu’ils allaient emménager dans une résidence. La scène qui suivit fut cruelle. Pendant qu’on vidait la maison meuble par meuble, pièce par pièce, l’homme pleurait comme un bébé en frappant le mur à coup de poing. Il menaçait de traîner ses enfants devant les tribunaux. Le moment après il s’effondra, assis à la table de cuisine. Le cœur dans la flotte et la larme à l’œil, les quatre enfants lui expliquaient à tour de rôle l’urgence de quitter la maison. L’homme finissait par comprendre. Mais trente minutes plus tard : « Qu’est-ce que vous faites là? C’est ma maison! Sortez d’ici!» Et il recommençait à pleurer. Sa femme aussi.

Les éloigner

Le camion chargé, on me demanda d’emmener le couple n’importe où, pourvu que je les éloigne le temps d’aménager leur nouvel appartement. J’avais trois heures à écouler. J’ai décidé de les emmener dans leur quartier d’enfance. Les trois heures passèrent comme une balle : «C’est dans cette école que Marc fit son école primaire », « Ici, c’était le quartier des Irlandais », « Là, c’était le restaurant du coin ». Le temps écoulé, nous nous sommes dirigés vers la résidence. Le problème, c’était de les convaincre de monter à l’étage. « Qu’est-ce qu’on fait ici? » demanda l’homme en regardant l’immeuble de douze étages. Je le lui ai dit. Il se renfrogna. « Mais j’ai une maison, moi! » La menace à nouveau: «Je veux un avocat! Si mes enfants veulent la guerre, ils l’auront! » Sa femme s’interposa: « Ils nous attendent en haut. Tu auras l’occasion de le leur dire face à face. »

Surprise!

Maintenant, soyez attentif. La scène que je vais vous décrire est la raison pour laquelle j’ai écrit ce commentaire.

Quand la porte de l’appartement s’est ouverte, « Surprise! » Tout le monde était là, les quatre enfants et les petits-enfants. Sur un meuble du salon trônait un écran plat de 40 pouces flambant neuf. Retraités, l’homme et la femme passaient leurs journées à regarder la télé.

Il y avait bien deux ou trois nouveaux meubles. Par contre, le vieux sofa déformé était toujours là, la vieille table de cuisine, les photos de famille accrochées au mur. La décoration était quasi intacte, l’aménagement des chambres aussi. J’ai demandé : « Pourquoi avoir gardé tout le vieux stock?»

Réponse : « La meilleure façon de réduire le choc était de transposer le décor de la maison à l’appartement. Les gens atteints de l’Alzheimer se sentent moins dépaysés. »

Le reste de la journée s’écoula. L’homme : « Pourquoi on est ici? » Réponse des enfants : « C’est ici que tu vis papa maintenant ». L’homme : « Ah, je vois! C’est vraiment beau. » Trente minutes plus tard. « Pourquoi on est ici? »

Pour lire mes commentaires et apporter le vôtre : www.lhebdojournal.com (section opinion)

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