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Un sourire de 12 pieds de long

Guillaume «Yahou» Vermette et un orphelin du camp de Maria's Children. Photo, courtoisie.

Guillaume «Yahou» Vermette et un orphelin du camp de Maria's Children.

Publié le 23 Juillet 2012
Publié le 23 Juillet 2012

Extrait du journal d’un clown

20 juillet 2012. Sorochany, Russie.

Sujets :
Gesundheit Institute , Beslan

Par Guillaume «Yahou» Vermette

C’est mon 6e jour ici et je profite de la température pour vous écrire: il pleut des 2 par 4 et vente à écorner le kraken.

Je suis ravi de pouvoir partager l’aventure avec vous en direct! Merci à la merveilleuse technologie qu’est internet (qui, dans mon coin reculé de la forêt, est alimenté par un âne et une carotte au bout d’une corde).

Je dois vous avouer que les premiers jours n’ont pas été faciles. Il faut comprendre que j’ai travaillé plusieurs années dans des camps de vacances et je me suis habitué à notre méthode nord-américaine très structurée: optimisation de temps, horaires précis, une tonne d’activités et des règlements à n’en plus finir.

Ici, c’est tout à fait le contraire… et c’est plutôt déstabilisant. Des activités simples et plutôt répétitives, une structure nébuleuse et un horaire qui change à tout bout de champ. Et je ne vous parle pas des règlements, parce qu’il n’y en a pas vraiment.

Ici, c’est un camp d’été de l’organisme Maria’s Children. Les enfants proviennent soit de l’orphelinat #28 ou de la ville de Beslan. Il faut préciser que Beslan a subi un attaque terroriste il y a quelques années… environ 1000 enfants ont été retenus captifs dans une école pendant trois jours, sans pouvoir manger ni boire. Il y a eu environ 300 morts, dont la majorité étant des enfants. Une véritable tragédie.

Ici, les gens sont trop fins pour me demander de faire quoi que ce soit et peu d’entre eux parlent autre chose que le russe. Je ne comprends pas grand-chose et on ne m’explique pas grand-chose. Bref… je suis souvent perdu.

Laisser les enfants être des enfants

Bien qu’on m’ait invité à venir y donner des ateliers de cirque, je pourrais ne rien faire de mes journées, manger et dormir… personne ne dirait rien. Malgré tout, après quelques jours, j’ai trouvé ma place. Désormais, je comprends leurs méthodes… je dirais même que je les admire!

Ici, on laisse le temps aux enfants d’être des enfants. Ils sont pratiquement libres de faire ce qu’ils veulent et d’aller où ils veulent. Ça fait peur au p’tit Québécois que je suis, mais pourtant, ça marche!

Il y a toujours quelqu’un pour veiller à la sécurité, au bonheur et au bien-être des enfants. Je crois que le suces de cette formule relève du fait que dans cette communauté, chacun prend soin des autres.

La majorité est des orphelins, certains sont maintenant des adultes qui travaillent au sein de l’équipe de Maria’s Children. Les gens ne demandent pas grand-chose : de la nourriture, un toit et des amis. Leur seul caprice, c’est le thé… ils en boivent 60 fois par jour. C’est deux fois pire que les Anglais et ça commence dès l’enfance.

Ça illumine de joie partout et j’assiste régulièrement à des moments magiques entre des individus de toutes les générations. C’est magnifique, mais il y a beaucoup de travail à faire pour que le camp roule.

Maria

Tout est possible grâce au pilier des opérations, la mère Theresa des lieux : Maria.

Il s’agit d’une femme fantastique qui dédit sa vie aux orphelins et qui ne possède pratiquement aucun bien matériel. C’est l’une des personnes les plus généreuse et aimables que j’ai eu la chance de rencontrer. Une femme magnifique dans la quarantaine avec un sourire réconfortant de 12 pieds de long et un regard angélique.

En plus de ses cinq enfants, elle en aura adopté une dizaine et ouvert sa porte à des centaines. C’est en quelque sorte la maman de milliers d’enfants qui réussit à mettre sur pied nombreuses activités pour les orphelins (dont ce camp).

Elle y parvient grâce à un travail acharné de levées de fonds, en collaboration avec Gesundheit Institute (Patch Adams). À titre d’exemple, le projet actuel de camp coûte 210 000$, seulement location de chalets.

J’essaie de faire ma part au maximum. Mon aide semble très appréciée, mais l’initiative doit toujours venir de moi. Les Russes étant les meilleurs hôtes du monde (ex aequo avec Louise Guillemette de Trois-Rivières), ils ne me demanderont jamais rien. Parfois, ça en est gênant tellement ils veulent prendre soin de moi.

Cirque, théâtre et vaisselle

Les jeunes adorent mes ateliers de cirque, surtout de théâtre clownesque. Ils en redemandent sans cesse.

Je suis ravi de les voir se dépasser, se découvrir et se laisser aller à jouer des personnages. Ils aiment tellement qu’ils en deviennent parfois hystériques. Ce qui s’explique par le fait que cette liberté d’agir, de jouer et de laisser aller leur imagination représente une chance qui ne leur est jamais donnée à l’orphelinat.

En plus du cirque, j’aide à diverses taches. J’en ai lavé de la vaisselle et épluché des patates pis pas à peu près! Maman… tu serais fière!

Mais je crois que mon travail le plus important est celui d’être présent, tout simplement, avec les orphelins. Passer du temps avec eux, leur donner des choses qu’ils n’ont jamais: de l’attention, de l’amour et de la considération.

Je passe la majorité de mon temps avec Pasha, un orphelin de 11 ans amputé d’un bras. C’est le p’tit gars le plus fin du monde. C’est terrible de penser qu’il retournera à l’orphelinat #28 pour y passer sa vie.

Lorsque Pasha avait trois ans, l’État a décidé qu’il ne fonctionnerait jamais en société… il restera enfermé pour le reste de ses jours. Pourtant, il est capable de beaucoup… c’est dégueulasse.

J’ai tendance à oublier cette dure réalité tellement tout est beau et simple ici. Ce n’est pas comme quand je débarque directement à l’orphelinat ou le besoin criant me donne l’impression que chaque seconde passée avec les enfants compte.

Un trou dans le pantalon

Malgré tout, de temps en temps, un évènement me ramène sur terre tel un coup de poing dans la face.

Par exemple, hier, une jeune a déchiré son pantalon en jouant. Un p’tit trou, rien de dramatique.

Yulia, une employée de Maria’s Children, panique, s’empresse de demander à l’enfant de lui donner les pantalons. Elle veut les réparer au plus vite, avant que l’intervenant de l’orphelinat (qui passe ses journées à écouter la TV) ne le voie.

Pourquoi? Yulia craint qu’il puisse faire du mal à l’enfant pour le punir. On peut lire la peur dans les yeux de Yulia qui connait très bien leurs méthodes. En effet, elle les a subies pendant des années avant d’être adoptée par Maria’s Children.

Jessi aussi les connait bien. Lui, c’est l’ainé des enfants de l’orphelinat #28.

Drôle, allumé et super fin, c’est toujours lui qui s’occupe des autres orphelins (à la place des intervenants). Ici, il n’a pas vraiment besoin de le faire, car l’équipe de Maria s’occupe bien d’eux.

Malgré tout, le soir, il fait le tour des chambres, s’assure qu’il ne manque personne et que tout le monde a brossé ses dents. Jessi, c’est aussi le jeune de l’orphelinat #28 que je surnommais Sasha (lire ma chronique #7 : Une p’tite pause en enfer). À l’orphelinat, Jessi vit régulièrement l’enfer et la solitude. Mais pas ici. Ce camp, c’est un véritable paradis qui change et sauve des vies.

À quel point ma présence fait une différence?

Je me suis posé cette question toute la semaine.

Ce soir, mon jeune ami Pasha m’a lu son journal. Il y était écrit: «J’adore le camp et je ne veux plus jamais partir, car pour la première fois de ma vie, j’ai un ami. Il s’appelle Guillaume et c’est mon meilleur ami. J’ai hâte à demain pour jouer avec lui.»

J’aurai au minimum fait la différence dans la vie d’une personne. Je ne pense pas que ça lui est arrivé souvent d’avoir «hâte à demain».

Lisez les chroniques suivantes à lhebdojournal.com, boîte dossiers spéciaux, le Journal d'un clown:

-Une p'tite pause en enfer

-À genoux devant le Pape

-The power of the chicken

-Un bon gros spaghat!

-L'église du rock

-Voir le Cirque du Soleil à la manière russe

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