On peut se l’imaginer un brin. Les Trifluviens devaient se montrer curieux. En parcourant l’autobiographie d’Agatha Christie (1981 Éditions Libre expression), nous sommes tombés sur deux passages illustrant bien la réaction des gens de l’époque. Celle des résidents de Trois-Rivières devait y ressembler.
Mentionnons qu’Agatha Christie a croisé ses premières autos à Paris au tournant des années 1900. Elle trouvait le nouvel engin plutôt bruyant. Les conducteurs portaient des écharpes et des lunettes teintées. « Elles vont se répandre partout » lui avait prédit son père.
Se battre avec les pneus
Premier passage : « Autre grande originalité chez les Ralston Patrick, ils possédaient une automobile. Je ne peux vous dire l’excitation que cela suscitait en 1909. Cette voiture faisait les délices de Robin et le fait que le moteur était capricieux et provoquait constamment des pannes ne servait qu’à augmenter sa passion.
»Je me rappelle qu’un jour, nous avons fait une excursion à Banbury (NDLR : Angleterre).. Se mettre en route ressemblait à une expédition pour le Pôle Nord. Nous emportions de grandes couvertures en fourrure, des écharpes que nous enroulions autour de la tête, des paniers de provisions etc. Bill, le frère de Constance, Robin et moi faisions partie de cette excursion. Nous embrassâmes tendrement Constance en lui faisant nos adieux. Elle nous recommanda d’être prudents et nous dit que nous trouverions de la soupe chaude pour nous réconforter. SI nous revenions. Banbury, je dois le préciser, était à environ trente-cinq kilomètres de chez eux, mais on en parlait comme s’il s’agissait du bout du monde.
« Nous parcourûmes quinze kilomètres sans encombre, à une vitesse prudente de quarante à l’heure. Cependant, ce n’était là que le commencement. Nous arrivâmes finalement à Banbury après avoir changé une roue et essayé de trouver un garage. Mais ceux-ci étaient rares à l’époque. Nous revînmes enfin à la maison à sept heures du soir, épuisés, gelés jusqu’à la moelle des os et complètement affamés, ayant depuis longtemps épuisé toutes nos provisions. Je pense toujours à cette journée comme à l’une des plus aventureuses de ma vie. J’en avais passé une grand partie, assise sur le bas côté de la route, sous un vent glacé, encourageant Robin et Bill tandis que, le manuel du constructeur ouvert devant eux, ils se battaient avec les pneus, la roue de rechange, les leviers et diverses pièces de mécanique sur lesquelles ils n’avaient jusque-là aucune connaissance.
Le monstre écumant
« Un jour, ma mère et moi allâmes dans le Sussex déjeuner chez les Barttelot. Le frère de Lady, Mr Ankatell, était présent. Il possédait une énorme et puissante automobile. C’était un conducteur habile et il nous offrit de nous ramener à Londres.
« J’étais au septième ciel! Lady Barttelot me prêta une des nouvelles casquettes d’automobiles, sorte de couvre-chef plat, à mi-chemin entre la casquette de yachting et celle d’un officier de l’Armée impériale allemande, que l’on maintenant en place avec des voiles noués sous le menton.
« Nous grimpâmes dans le monstre écumant. On empila des couvertures supplémentaires autour de nous et nous partîmes comme le vent. Les automobilistes n’avaient pas de capotes à l’époque. Pour prendre plaisir à les emprunter, il fallait être hardi. Mais tout le monde était hardi, alors. .....
« Mr Ankatell ne s’en tint pas à trente kilomètres à l‘heure qui était sa vitesse de croisière. Je pense qu’il monta jusqu’à soixante ou soixante-dix kilomètres à l’heure sur les routes de Sussex; à un moment donné, il sursauta sur son siège et s’exclama : « Regardez! Là-bas derrière cette haie, voyez-vous un homme qui se cache? Ah! Le traître, le félon! C’est un tour de la police! Oui, ces traîtres se cachent derrière les haies et ils surgissent pour évaluer notre vitesse!
« De soixante-dix, nous tombâmes à un paisible quinze kilomètres à l’heure, sous les énormes éclats de rire de Mr Ankatell : « Je l’ai roulé », s’écria-t-il.
Mr Ankatell me parut être un homme assez dangereux, mais j’aimais son automobile. Elle était d’un rouge vif. Un véritable monstre!
La première auto d’Agatha Christie fut une Cowley.
« Non, vraiment, je pense que rien ne m’a donné plus de plaisir, plus de joie que ma chère Morris Cowley. »
Sa deuxième auto fut une Delage.
(Cet article a été publié dans le cadre d'une section auto de L'Hebdo Journal. Et notez aussi que la photo accompagnant le texte est d'une époque plus récente, les photos de l'époque du Glidden Tours étant plutôt rares.)

