Nous avons vu dans la chronique précédente que les nazis ont tué près de 250 000 handicapés entre 1939 et 1945, dont 70 000 à l’intérieur d’un seul programme, le Auktion T4, appliqué en 1940 et 1941 (lire À mort les handicapés à lhebdojournal.com section actualité justice).
Même si Hitler faisait son gros possible pour garder le programme secret en Allemagne, des fuites se produisirent.
Les Allemands remarquent que le nombre de décès est en hausse continuelle dans les asiles. Que se passe-t-il?
Médecins et infirmières nazis communiquent avec les familles des enfants et adultes handicapés mais seulement après leur transfert dans un autre lieu que l’asile. « Mais où? », demandent les familles. On refuse de leur répondre.
Parfois, les familles reçoivent des urnes funéraires vides ou se font dire que l’handicapé est mort des suites d'une appendicite aiguë, alors qu'il avait déjà été opéré.
Les habitants d’une ville où se trouve l’un des six centres de gazage s’aperçoivent au fil du temps que de la fumée s’échappe des cheminées après l’arrivée de chaque convoi.
De plus, il arrive aux employés de ces centres de gazage de raconter aux voisins une partie de leur journée de travail.
Bref, les rumeurs enflent dans toute l’Allemagne.
Lorsqu’un juge décide de mettre son nez dans l’affaire, il est poussé à la retraite forcée par le gouvernement. Des médecins, des pasteurs et un évêque de l’Église protestante se mettent à critiquer Hitler, mais les protestations échappent à la population.
On peut supposer que les Allemands d’allégeance nazi n’ont pas réagi. Les Allemands non nazis mais craignant Hitler n’ont pas réagi non plus. Les Allemands révoltés mais de tempérament passifs n’ont pas réagi non plus. Ne reste donc qu’une minorité.
Et au sein de cette minorité qui a osé dénoncer le programme diabolique figure le prêtre catholique Clemens August von Galen, évêque à Münster.
Jusque-là, l’Église catholique s’était tenue tranquille malgré les rumeurs de meurtres d’enfants et d’adultes handicapés dans des chambres à gaz. Un beau jour, l’évêque Von Galen décide de griffer Hitler. Il monte aux barricades. En termes religieux, cela signifie monter à la chaire et prononcer un sermon.
Voici le sermon intégral, grâce à Wikipedia.
« Il y a un soupçon général, confinant à la certitude, selon lequel ces nombreux décès inattendus de malades mentaux ne se produisent pas naturellement, mais sont intentionnellement provoqués, en accord avec la doctrine selon laquelle il est légitime de détruire une prétendue « vie sans valeur » - en d'autres termes de tuer des hommes et des femmes innocents, si on pense que leurs vies sont sans valeur future au peuple et à l'état. Une doctrine terrible qui cherche à justifier le meurtre des personnes innocentes, qui légitimise le massacre violent des personnes handicapées qui ne sont plus capables de travailler, des estropiés, des incurables des personnes âgées et des infirmes ! [...] Si on l'admet, une fois, que les hommes ont le droit de tuer leurs prochains « improductifs » - quoique cela soit actuellement appliqué seulement à des patients pauvres et sans défenses, atteints de maladies - alors la voie est ouverte au meurtre de tous les hommes et femmes improductifs : le malade incurable, les handicapés qui ne peuvent pas travailler, les invalides de l’industrie et de la guerre. La voie est ouverte, en effet, pour le meurtre de nous tous, quand nous devenons vieux et infirmes et donc improductifs. Alors on aura besoin seulement qu’un ordre secret soit donné pour que le procédé, qui a été expérimenté et éprouvé avec les malades mentaux, soit étendu à d'autres personnes « improductives », qu’il soit également appliqué à ceux qui souffrent de tuberculose incurable, qui sont âgés et infirmes, saux personnes handicapées de l'industrie, aux soldats souffrant de graves blessures de guerre ! »
C’est un coup de canon dans toute l’Allemagne! Et il y aura d’autres discours comme ça de la part de von Galen.
D’autres prêtres imitent l’évêque et demandent des explications au ministère de la Justice.
Les pays alliés se frottent les mains de satisfaction. La déclaration du prêtre allemand est du combustible pour leur propagande. Les Britanniques, qui ont obtenu copie du sermon, l’incluent dans des tracts qu’ils larguent au-dessus de l’Allemagne et d’autres pays conquis par les nazis.
Les nazis se trouvent coincés par le bout de phrase « aux soldats souffrant de graves blessures de guerre ! » Le coup de génie du prêtre von Galen est d’avoir défié les nazis d’abattre tous les handicapés de l’Allemagne, y compris les soldats allemands de la Première Guerre mondiale et ceux de la guerre qui était en cours.
Deux mois avant le discours du prêtre, les Allemands envahissaient la Russie. Il était prévisible qu’un tas de soldats reviendraient handicapés, du moins sur le plan physique. Comment réagiraient les soldats au front en apprenant qu’on les pousserait dans une chambre à gaz une fois de retour en Allemagne s’ils revenaient inaptes à travailler?
Des hommes de guerre nazis proches d’Hitler exprimèrent leur désaccord au führer. Exactement 21 jours après le sermon de l’évêque, Hitler ordonne l’arrêt du programme Aktion T4.
L’évêque von Galen devient un héros en Allemagne. On l’appelle « le lion de Münster ».
Bien entendu, Hitler et sa bande ont songé à tuer l’évêque. Craignant la réaction populaire, ils se sont abstenus. Mais, selon Wikipedia, ils ont soulagé leur frustration en enfermant 24 membres du clergé et 18 religieux dans des camps de concentration. Dix d’entre eux sont morts.
Malheureusement, l’assassinat d’enfants handicapés se poursuivra jusqu’à la fin de la guerre, mais à petite échelle.
(Avec l’aide de Wikipedia et des notes personnelles)
Cet article s'inscrit dans la série Histoires de crime qui renferme faits divers, procès célèbres et récits d'espionnage dont les archives se trouvent au www.lhebdojournal.com, actualités justice. Titres déjà publiés:
-À mort les enfants handicapés
-Massacre aux jeux olympiques
-La voisine d’en face était une espionne
-Omerta, Patrick Huard et la colère
-Tué pour avoir exprimé son opinion
-Meurtre au Journal de Montréal
-Le maire abattu à bout portant
-25 ans pour s'être frotté aux Américains
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